#85 SI VOULOIR ELOIGNE DE LA FINALITE
- 14 avr.
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Dernière mise à jour : 15 avr.
« Vouloir c’est pouvoir » dit le proverbe. Viser un but, un objectif, définir un projet, puis mettre en place des processus pour aboutir est bien tentant. Si cela est juste pour des réalisations matérielles (des études, la construction d’une maison, la gestion d’une entreprise…), il n’en est plus de même pour des postures, des attitudes, des comportements.
Ce qui concerne un état d’être ou une posture semble échapper à notre volonté, et aucun processus ne semble permettre un aboutissement satisfaisant, authentique, libre de toute feinte ou de toute fausseté. L’énergie, la volonté, les efforts semblent même ici impuissants et ne conduisent qu’à une perte d’authenticité, d’honnêteté avec soi-même et avec autrui.
Quand le protocole tue la compétence
La quête du processus efficace qu’il suffit de mettre en œuvre pour atteindre ce que l’on souhaite, est un rêve fréquent.
Mais il est un domaine où l’on trouve particulièrement cela, c’est en psychothérapie. Si nombre de soins médicaux nécessitent des protocoles précis pour la qualité de leur mise en œuvre et la sécurité, cela ne fonctionne pas bien pour la psychothérapie. Hormis les connaissances à acquérir, il convient pour le praticien de trouver une posture qui ne se fabrique pas. Si cela est sous-entendu chez des praticiens comme Abraham Maslow, Franz Feldman ou Carl Rogers, cela fut expliqué par Rollo May :
« Les principes techniques protègent les psychologues et les psychiatres de leurs propres angoisses. Mais par la même occasion, les techniques empêchent les psychologues et les psychiatres de comprendre le malade, elles l’isolent de sa présence pendant l’entretien, qui est essentielle pour comprendre la situation » (May Rollo (and all), Psychologie existentielle, Ed. Epi, 1971, p.26).
Rollo May était proche de Carl Rogers, mettant en œuvre une psychothérapie humaniste, existentielle, où la congruence (cohérence entre ce que l’on montre et ce que l’on est) est un fondement majeur. Nous lui devons d’avoir attiré notre attention sur ce point essentiel que la qualité du praticien en psychothérapie non seulement ne vient pas des protocoles, mais qu’en plus ceux-ci l’éloignent de ses patients et de l’efficience de ses soins. Le praticien seulement « bon élève » (au sens péjoratif du terme) se révèle alors en grande insuffisance professionnelle.
Il est essentiel de bien comprendre que l’assiduité aux protocoles ne conduit pas à la compétence, à l’efficience du praticien en psychothérapie. S’il est important de connaître les processus à l’œuvre, il est aussi et surtout essentiel de s’ouvrir en sensibilité et en créativité, en continuelle connexion avec le patient, avec ce qui appelle sa conscience à travers ses symptômes, avec la Vie qui œuvre avec pertinence en un chemin d’émergence adapté, conduisant à plus de complétude ou de déploiement. Sans cela, suivre scrupuleusement un protocole est voué à l’échec : au mieux à une absence de résultats, au pire à une nuisance.
Il se trouve qu’un des éléments clés d’une thérapie est la capacité de réjouissance du praticien face à son patient, face aux Êtres de Soi qui émergent en lui au cours de la thérapie. C’est ce bonheur éprouvé, cette confiance inconditionnelle (en l’Être qu’est le patient et en la Vie) qui facilite ces émergences.
La délicatesse découle de la réjouissance. Elle est très différente des précautions qui sont une fausse délicatesse. En effet, la Vie est bien plus solide qu’on ne l’imagine. Si elle mérite qu’on l’aborde avec une très grande délicatesse (considération), elle ne nécessite pas qu’on l’aborde psychologiquement avec des précautions protocolaires (comme si elle était fragile ou inconsistante).
L’intérêt (intéressé) d’un « je veux » ne fonctionne pas. Par contre, « être attentionné, en réception, en ouverture et en confiance, en réjouissance »… cela fonctionne naturellement, sans stratégie, sans énergie à dépenser.
Quand Erwin László (Sciences et champ Akashique, tome 2, Ed. Ariane, 2008) nous parle d’« in-formation » il nous parle de phénomènes locaux, dont la connaissance est aussitôt disponible dans la totalité de l’espace et du temps, sans besoin d’énergie pour s’y exprimer (contrairement à l’information qui, elle, doit se délacer d’un point à un autre, et ne peut le faire qu’en consommant de l’énergie). Ainsi, ce qui se passe à un endroit, « in-forme » tout le reste, discrètement mais profondément.
Le praticien accorde donc son attention : à « Celui qu’est le patient » en face de lui dans le présent. Mais il en accorde tout autant à « ce qui, chez celui-ci, appelle sa conscience » en vue de remédiation ou de déploiement. Le praticien se retrouvera même plus en connivence avec cet « endroit de la psyché » de son patient, qu’avec le patient lui-même…
Accorder son attention et sa confiance, c’est offrir de la considération (co-sidéral : ensemble d’étoiles en constellation), de la reconnaissance (validation existentielle), c’est éprouver de la réjouissance face à la grâce de ce qui appelle la conscience. De même que Frans Veldmann évoque avec l’haptonomie cette capacité à voir « le bon en l’autre, présent et en devenir » (L’Haptonomie, science de l’affectivité, Ed. Puf, 1989, p.45) le praticien aura cette posture, tout en l’étendant à l’entièreté de la psyché de son patient, depuis sa biographie la plus récente ou la plus lointaine, jusqu’au transpersonnel le plus ancien et le plus impalpable. Un symptôme, c’est la Vie qui s’accomplit, qui cherche son chemin, qui émerge, qui met en œuvre des pertinences qui attendent d’être accompagnées, respectées. Qu’il s’agisse de la biographie, du transgénérationnel ou du transpersonnel, tout Être (passé, présent, ou même « futur ») qui s’exprime est là, dans un présent indéfinissable, de façon « uchrotopique » (concerné ni par le temps ni par l’espace), et mérite considération, confiance, réjouissance.
(…) Quand l’Être se déploie, la pensée chinoise
Le philosophe contemporain François Jullien (La pensée chinoise, Ed. Gallimard, Folio essais, 2015 et l’Inouï, Ed. Grasset, 2019) a découvert que derrière « ce qui est dit » se trouve de « l’inouï », c’est à dire du « non entendu », du « non ouï ». Les mots du langage conduisent à une signification, mais derrière cette signification, cognitivement perçue, se trouve une dimension trop souvent ignorée.
« L’inouï fissure – fracture - le cadre de notre expérience, nous fait frôler dans l’expérience un au-delà de l’expérience, fait effraction dans l’empirique et ne s’y rabat pas. » (Jullien, 2019, p.102).
François Jullien a eu l’idée que pour entendre « l’inouï », il convient de se décaler « d’un pas de côté » (se placer avec un écart), afin de changer son point de vue. Selon lui, le point de vue étymologique, aussi riche soit-il, est insuffisant. Ainsi, pour accomplir ce « pas de côté » d’une façon aussi efficiente que possible, lui qui parle plusieurs langues, qui est un helléniste accompli (il connaît bien l’étymologie), François Jullien, décide d’aller à un endroit où il ne dispose d’aucun repère. Sa quête est alors de mieux accéder à « l’inouï » du monde. A cette fin, il choisit d’aller pour un long séjour en Chine, d’apprendre le chinois, de découvrir des textes ancestraux dans leur langue originelle, cette langue où il n’a aucun encrage. Aucun repère étymologique habituel (car transcrite en idéogrammes), aucun repères grammaticaux (car pas de conjugaison) et surtout une façon de voir le monde qui, d’un point de vue occidental, nous échappe : l’Être isolé n’existe pas, il n’existe qu’avec ce qui l’entoure.
En occident, il est coutume de considérer un Être dans une circonstance (circum-stare : ce qui se tient autour) en les distinguant l’un de l’autre. Au sein de « ce qui l’entoure », « un Être » va ainsi décider d’atteindre un objectif, de réaliser un projet (pro-jet : jeter devant, ce qu’ensuite il rejoint). Pour cela il va tenter de soumettre plus ou moins cet environnement grâce à des stratégies (plan, prévisions, processus algorithmiques), de vaincre les obstacles, puis d’aboutir.
Divers aspects de la volonté
Le « Je veux » pour tendre la main pour prendre un verre d’eau permet l’accomplissement d’une chose simple, en vue de combler un manque par la satisfaction d’un « besoin » pour soi ou pour autrui.
Le « je veux » pour acquérir une chose attirante venant juste compenser un « manque », pour soi, ou pour autrui, mais qui ne correspond pas à un besoin. Ici le « je veux » vise la compensation (et non le comblement) d’un manque, afin de masquer un besoin frustré. Il s’agit alors d’un exercice de pouvoir contre un inconfort mal identifié qui se retrouve inchangé, juste masqué ou mis entre parenthèses. A cet endroit, nous avons la quête de performances, de richesses (souvent même au détriment d’autrui, sans pour autant ne lui souhaiter aucun mal, mais sans aucune considération ni compassion à son égard).
Nous pressentons bien que le « vouloir » est soit au service de la satisfaction d’un besoin, soit à celui d’un détournement par la production d’une compensation.
Ainsi, le « je veux bien » est un mouvement vers une finalité qui attend d’être rejointe, et non une passivité. Le Monde, la Vie à l’œuvre, les pertinences diverses en accomplissement, voilà le moteur. Mais là encore la tentation d’un absolu nous rappelle à l’ordre et vient contribuer à notre humilité. Trouver un sens à tout et à tout prix peut conduire à des niaiseries dommageables. Nous avons à la fois « la pertinence à l’œuvre » et « un présent à gérer en vue de survie, et même de Vie ». Le « lâcher prise » n’est pas un abandon au n’importe quoi.
Face à l’adversité, autant le pouvoir du « je veux » pose un problème, autant les phrases du genre « ce n'est pas pour rien », « ce n’est pas un hasard », « cela va t’enseigner quelque chose » peuvent être meurtrières. N’oublions pas qu’il reste parfois des traces de trauma en souffrance si on ne sait pas comment en faire bon usage. Elles ne disparaissent pas par la simple volonté !
Avec la Vie, oser y être
Là où notre conscience est appelée, à travers les différentes manifestations éprouvées (symptômes), se trouve ce qui, de Soi ou du monde (zones du présent, de la biographie, du transgénérationnel ou du transpersonnel), attend d’être rencontré en reconnaissance (existentielle) et validé en délicates attestations (ressentis, émotionnel). La reconnaissance s’accomplit par l’émerveillement du praticien face à l’existentiel du patient, la validation s’accomplit par une reformulation sensible et précise attestant de ce que celui-ci a éprouvé face aux circonstances qu’il a traversée. Il est à noter qu’il est parfois important d’attester d’un « bonheur éprouvé » (qui n’a jamais pu être partagé) et pas seulement de « douleurs éprouvées ». Le non-partage d’un vécu agréable peut aussi être source de peine.
Pour François Jullien, il n’y a pas un Être au milieu d’une circonstance, mais un ensemble « Être/circonstance » et une capacité à s’épouser l’un l’autre, à se laisser aller à suivre un courant de pertinence, de justesse qui aboutit avec cohérence à une finalité que l’on atteint sans la poursuivre.
Le « vouloir » éloigne de la « finalité », alors que déployer son « cœur » (le centre de Soi) dans une totalité est bien plus efficient. Rollo May avait si bien remarqué que le protocole (énergie, intellect) ne vient pas à notre secours (voire nuit à l’aboutissement) concernant les phénomènes de la psyché. Thierry Tournebise, extrait de la publication : « Si vouloir éloigne de la finalité », mars 2020
« Assis tranquillement, sans rien faire le printemps arrive, l’herbe pousse, par elle-même. » Bashô Matsuo (Japon, XVIIe)

« Demeurer au niveau de l’être, en amont de nos savoirs et de nos opinions, nous permet d’écouter et de recevoir les vibrations du monde sans les dénaturer. Au sein de cette perception directe, le regard n’est pas préhensif, il reste largement ouvert. Nous n’avons plus besoin d’isoler des portions du réel pour les objectiver et les tenir à distance. On se laisse toucher par la présence des êtres. Le besoin de se protéger s’assouplit, nos frontières fondent. Le substrat du monde se révèle. » Nathalie Delay
Psychopraticienne, mentor et formatrice certifiée en Maïeusthésie, psychothérapie intégrative, et praticienne en Médecine Chinoise & Vietnamienne, je vous accueille au Cabinet Aliotis à Genève ou en visioconférence. J'interviens également dans les hôpitaux, les unités d'urgence, de soins intensifs et palliatifs, maisons de retraite et établissements médicaux spécialisés. Je collabore étroitement avec des médecins en thérapie déléguée en Suisse.
Bien chaleureusement, Angela Dupraz
Genève, le 14.04.2026
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