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Angela Dupraz

#30 SANS RANCUNE, NI PARDON, MAIS AVEC HUMANITE ET RECONNAISSANCE

  • Photo du rédacteur: Angela Dupraz
    Angela Dupraz
  • 3 sept. 2025
  • 11 min de lecture

Dernière mise à jour : 6 sept. 2025


« Sans rancune, ni pardon, mais avec humanité et reconnaissance » est un titre qui a volontairement le but d’interpeler sur des nuances inhabituelles. En effet, il s’agit plus de sortir de la rancune que d’aboutir au pardon. Dans le respect des Êtres ayant vécu un trauma du fait d’un autre, dans le respect de la vie sociale pour la multitude, dans celui de ce qui fait de nous des humains, il semble utile de sortir de l’illusion que le pardon libère la victime… et même qu’il libère l’auteur.

 

« Pardonner »

Si le pardon semble être une générosité, le mot « pardonner » contient quelques révélations étymologiques qui gagnent à être connues : il vient du latin « perdonnare », lui-même constitué de « par » (achèvement, bouclage, perfection) et de « donnare » : remettre, faire remise de.

« Remettre » : c’est remettre la sanction (l’ôter). Au départ il y a « don » de la sanction, puis il y a retrait de la sanction. Quand on dit « se remettre d’une maladie », c’est qu’on ne l’a plus (à ne pas confondre avec « remettre » dans le sens de « mettre à nouveau » comme dans « se remettre en forme »). L’idée de « remettre », juridiquement signifie « abandonner », « renoncer », « faire remise » d’une dette ou d’un châtiment.  Du latin « remittere », constitué de « re » marquant un retour en arrière et « mittere » renvoyer, rendre, relâcher, détendre, amollir (remise d’une dette, d’une peine… et même la remise commerciale où l’on ôte une partie du coût).

« Par » : notion d’achèvement, de bouclage. Idée de renforcement de ce qui suit comme dans « parfaire ».

Donc « pardonner » c’est « remettre totalement, absolument ». C’est aussi « boucler l’affaire », on n’y revient plus.

Du côté de la langue anglaise : outre le fait que « to forgive » signifie pardonner, nous pouvons observer que « to give » signifie donner ; « to forgive » signifie enlever …de la même façon que « to do » signifie faire et « to fordo » signifie défaire. Ainsi nous trouvons aussi en anglais l’idée de « remise », de retrait de la sanction, de la peine.

 

Dans l’ouvrage « Trois amis en quête de sagesse » (2016), nous pouvons lire les échanges entre Mathieu Ricard, Alexandre Jollien et Christophe André. A la page 405, ils tentent de clarifier « ce que pardonner veut dire ». Puis, aux pages 406-407, Christophe André évoque le cas d’une jeune fille iranienne, Ameneh, qui a refusé la demande en mariage d’un prétendant … en représailles celui-ci lui a jeté de l’acide au visage.  Défigurée et aveugle, elle fit campagne pour que son agresseur subisse la même chose que ce qu’il lui a été infligé. Au moment de l’exécution de la sentence, où l’on s’apprêtait à verser l’acide en présence du juge :

« Ameneh revécut les effets terrifiants de ce supplice et demanda qu’on arrête. Après un instant de stupéfaction, le condamné s’écroula aux pieds d’Ameneh et s’écria en pleurs qu’il regrettait son acte. Ameneh déclara par la suite que les gens comme cet homme ne pouvaient pas devenir plus humains en étant punis dans d’horribles souffrances. Pour elle, c’est grâce au pardon et à la bienveillance que son bourreau avait retrouvé son humanité » (p.406)

Le pardon apaise-t-il la victime ? Le châtiment de l’auteur apaise-t-il la victime ? Cela est aussi incertain.

Ce qui est au minimum nécessaire c’est que, soit l’auteur, soit la société, soit les deux, reconnaissent le tort qui a été causé. Pour le reste… rien de simpliste ne peut satisfaire. En effet, si le châtiment est horrible, si en plus on s’en réjouit, cela reviendrait à ce que nous devenions « comme l’auteur » : source d’une grande souffrance d’autrui. Quelle promotion ! Devenant comme l’auteur, la victime perd ce qui lui reste d’humanité et de dignité. L’auteur aura alors frappé deux fois : une fois par la douleur initiale, une autre en rendant la victime aussi horrible que lui.

En refusant que la sentence soit exécutée à l’encontre de son tortionnaire, Ameneh a échappé à ce risque de devenir « comme lui » en « faisant la même chose que lui ». Elle a échappé au deuxième impact qui l’aurait déshumanisée. De plus, en montrant sa propre humanité, elle a enseigné quelque chose à cet homme (et à toute la société) sur le fait que « être humain » reste une valeur sociale au-dessus de tout. Enfin, elle l’a considéré comme un être pouvant souffrir, et de ce fait l’a maintenu dans l’humanité.


Sense Of Water © Susanna Majuri
Sense Of Water © Susanna Majuri

 Curiosité de Ho’ oponopono

Ho’oponopono est une tradition de réconciliation des anciens Hawaïens. Elle fut transmise au monde moderne par la chamane Hawaïenne Morrnah Simoena (1913-1992) qui fut honorée par le titre « Trésor vivant d’Hawaï ». Elle donna des conférences, des enseignements, et écrivit plusieurs ouvrages.

Voici une approche qui pourrait être qualifiée « d’approche hypersystémique », en ce sens où elle stipule que tout est en rapport avec tout (y compris à l’intérieur de soi). Le peuple hawaïen a trouvé là une posture bien plus subtile que l’idée de pardon, bien plus que l’absence de rancune (ce qui est déjà beaucoup). Elle suppose une conscience globale de la société humaine et la « démonstrualisation » des auteurs, associée à une conscience de Soi.

L’approche consiste à se placer dans une position telle que par rapport à l’auteur, par rapport à la source du trouble ou des tensions, on ait l’élan de dire :

« Je suis désolé, pardon, merci, je t’aime »

Pourquoi de tels mots ? Cette simple succession sémantique, réalisée en conscience, pourrait être déployée de la façon suivante :

 

-          « Je suis désolé que tu aies eu à être ainsi pour m’interpeller »

(y compris sur moi-même, sur ce qui est en moi, qui en moi est en lien avec le monde), 

-          « Pardon »

(de t’infliger un tel « mauvais rôle »),

-          « Merci »

(de l’avoir mis en œuvre),

-          « Je t’aime »

(nous faisons partie de la même communauté)

 

Cela peut sembler naïf et l’on pourrait croire qu’il ne s’agit que d’un rituel répondant à des croyances locales, le considérer comme un simple folklore sympathique. En fait, cela procède d’une très subtile conscience hypersystémique du monde. Il se trouve même une célèbre mise en œuvre qui a conduit à considérer de façon objectivable les résultats de cette approche :

Le Dr Lhaleakala Len, formé par Morrnah Simoena, eut à s’occuper de malades mentaux dans un hôpital psychiatrique de Hawaii. Les malades y étaient très violents et le climat de travail très éprouvant pour le personnel. Il mit en œuvre Ho’ oponopono sur chacun des patients (uniquement sur dossier, juste en mettant son attention sur eux, et surtout …sur lui-même !).

Le résultat fut que les traitements purent être allégés, les cellules d’isolement moins nécessaires, le calme revint dans l’hôpital en quelques mois. Au bout de trois ans, le service des cas les plus graves fut fermé car pratiquement tous les malades ont vu leur état s’améliorer (Bodin Luc - Hurtado Graciet Maria Elisa - Ho’ oponopono - Le secret des guérisseurs hawaïens – Ed. Jouvence, 2011).

En fait le trouble extérieur est apaisé en ajustant une paix intérieure, en changeant son regard sur ce qu’on estime être la source, en « démonstrualisant » cette source, en considérant même qu’une zone en soi appelle notre attention grâce à cette « source » (d’où la gratitude) qui n’est que le symptôme (la manifestation) de quelque chose d’encore plus profond et qui nous concerne tous.

Je ne pouvais manquer d’écrire ces lignes sur le pardon sans évoquer cette approche d’une grande qualité, non pour en faire un modèle, mais pour la faire découvrir comme une possibilité supplémentaire, susceptible de contribuer à plus de paix personnelle et aussi surtout, plus de paix sociale.

Naturellement, en aucun cas cette approche ne pourrait avoir le moins du monde pour but de « charger » la « victime » comme étant elle-même la source de ce qui se passe. Simplement, elle invite à considérer que ce qui se passe en soi est une zone rarement explorée : « apaiser en soi ce qui se passe dans le monde », comme si le monde extérieur était un reflet d’une paix qu’il convient de se donner à l’intérieur. Il ne s’agit pas, ni d’y croire, ni de ne pas y croire, mais juste de considérer ce qui fonctionne (phénoménologiquement). Les détresses sont si grandes que rien ne doit être négligé !

 

Le pardon en question


Quand on est auteur

« Demander pardon » c’est demander à « échapper à la sanction » alors qu’on est responsable ou coupable.

« Présenter ses excuses », c’est « se présenter comme hors de cause » et ne méritant donc aucune sanction.

« Se sentir désolé » signifie que l’on est dévasté d’avoir commis une telle chose. Si l’on est responsable ou coupable, cela est bien plus juste que de « présenter ses excuses » (se présenter comme hors de cause) ou de « demander pardon » (implorer d’échapper à la sanction). « Se sentir désolé » n’est pas un terme si anodin qu’il y paraît, puisque l’étymologie de « désoler » nous dit « dévaster, vider, dépeupler, supprimer toute vie ».

 

Quand on est victime

« Pardonner » signifie que l’on permet à l’auteur d’échapper à la sanction, sans pour autant le déresponsabiliser.

« Excuser » signifie que l’on accorde à l’auteur une raison qui le met hors de cause. Même s’il est l’auteur, il n’est pas la source initiale de l’acte.

« Se libérer de la rancune » signifie qu’on se libère de la rumination du rance, de l’avarié. D’ailleurs, après avoir subi un acte néfaste on dit qu’on en garde de « l’amertume ». Se libérer de la rancune s’est se libérer de la rumination de cette amertume.

 

En thérapie

Quand un praticien invite (sans le forcer) un sujet victime d’un méfait à « pardonner » pour trouver plus de paix, en vérité ce qu’il demande c’est plutôt de « se libérer de la rancune ». Les thérapies utilisant le pardon auraient avantage à clarifier cette précision. Se retrouver « libre de la rancune » ne signifie pas que la sanction de l’auteur soit levée. Donc « pardonner » ne convient pas pour désigner cela. Le mot « excuser » non plus puisqu’il signifierait qu’on déresponsabilise l’auteur.

D’ailleurs la société, qui juridiquement évalue la gravité de l’acte et décide de la sanction envers l’auteur, le fait sans rancune et sans haine, mais avec justice (du moins en principe), et se trouve dégagée de toute considération émotionnelle (du moins elle le devrait).

 

Les rancunes ordinaires

Après avoir parcouru les colères et rancunes dans les traumas les plus graves, n’oublions pas les colères et rancunes ordinaires, c’est-à-dire celles qui jalonnent notre vie pour des circonstances qui, quoique sans gravité objective majeure, nous laissent un impact subjectif signifiant, une contrariété durable. Avoir abordé les situations les plus graves ne doit pas nous faire oublier d’aborder aussi « l’ordinaire de la vie », car c’est peut-être là que se situent des débuts de réponse pour bien des choses ultérieurement plus graves.

Même dans un noble but de s’apaiser, il n’est pas sain de se dire sans cesse « Ne dramatise pas ! Ce n’est pas si grave …il y a bien pire ! » (car, en effet, on peut toujours trouver pire, même quand c’est très grave). Pas plus qu’il n’est sain de se plaindre pour tout et pour rien. Cette petite phrase par laquelle nous tentons de relativiser avec justesse, afin de « ne pas en faire une montagne » (et cela c’est correct), comporte par ailleurs l’inconvénient majeur de nous éloigner d’une écoute de Soi attentive. « S’écouter », ce n’est pas « se plaindre ».

D’ailleurs généralement, celui qui se plaint …se plaint d’autant plus qu’il ne s’écoute pas ! S’écouter, c’est avoir du respect pour qui l’on est et ce qu’on ressent ; c’est vivre avec attention et délicatesse ; c’est ne pas manquer, dans nos réactions, ce qui pourrait nous conduire vers plus d’être, non pas en nous contrôlant, comme le propose le « surmoi » de façon simpliste, mais en nous remettant aux commandes, riches de notre sensibilité ; de plus, s’écouter c’est potentiellement accroître notre capacité à écouter autrui. Celui qui ne s’écoute pas, à force de ne pas s’écouter, n’entend plus personne.

Plus que de « rancune » (rumination), nous parlerons de « griefs », de « reproches ». Curieusement, avec le « reproche », on se maintient proche de celui qu’on n’a pas encore su rencontrer (attachement négatif), et avec la gravité, nos pensées tournant autour de façon obsessionnelle, nous restons en orbite autour du monde de l’autre … sans doute en attendant de savoir nous y poser pour le rencontrer vraiment. Cela concerne particulièrement celui qui se plaint sans cesse et qui doit renouveler avec attention son regard là où il n’a été que réactionnel, dépourvu de la sensibilité adéquate, là où il a plus été en émotivité qu’en sensibilité.

Est-il possible de vivre une vie libre de ces encombrantes pesanteurs ? Pour y parvenir, ou pour s’en rapprocher, nous pouvons envisager d’accroître notre sensibilité afin de diminuer notre émotivité. Cela nous conduira vers une plus grande délicatesse envers soi-même et aussi envers autrui. Nous pouvons prendre l’habitude d’oser aller vers Soi-même quand nous éprouvons un agacement disproportionné. Non pas pour se trouver une excuse à notre agacement disproportionné, mais pour trouver, grâce à cette sensation, celui ou celle « qui appelle dans notre conscience » parmi tous ceux que nous avons été, ou tous ceux dont nous sommes issus, afin de lui accorder la reconnaissance attendue (afin de « nourrir la conscience »).

Bien souvent l’un de ceux-là appelle notre attention et attend juste qu’on la lui accorde (et non qu’on s’en débarrasse !). Généralement, dès que cela est fait, notre tension s’apaise, notre colère diminue naturellement. Les griefs et reproches font place à un élan d’ouverture, de curiosité (« curiosité » vient de « cure » qui signifie « soin »). Nous avons ainsi l’élan de découvrir l’autre que nous ne prétendrons jamais connaître définitivement ou complètement, quand bien même il nous est très familier.

Nous avons hélas culturellement pris l’habitude d’une maîtrise de Soi (qui a néanmoins sa place dans la vie sociale). Mais cette maîtrise de Soi, où « il ne faut pas qu’il y ait un sentiment qui dépasse » vient d’un « surmoi » bien éduqué pour réguler nos excès immédiats. Cependant, à long terme, la maîtrise de Soi engendre d’autres excès, souvent plus violents (par frustrations répétées, par rétentions durables) qui deviennent dommageables pour nos proches (à qui l’on fait des reproches !) : caractère susceptible, vite agacé, exigences déplacées, réactions insupportables, etc… Le surmoi est une utile « prothèse de conscience », en attendant que celle-ci soit opérationnelle. En l’absence de conscience mieux vaut une prothèse que rien du tout (sinon nous courons le risque d’être un danger pour autrui ou pour soi-même). Cependant, rien ne remplace vraiment la conscience. Tout ce qui permet son déploiement est bienvenu.

Cette écoute et bienveillance envers Soi-même est une source qui conduit vers une écoute et une bienveillance naturelle envers autrui ...qui a l’avantage d’être contagieuse.  Elle est rendue possible, ou au moins grandement facilitée, par la considération et l’humanité qu’autrui veut bien nous accorder et que nous pouvons ressentir …juste dans un regard …un soupir …une présence.


Thierry Tournebise, extrait de la publication : « Sans rancune, ni pardon… Mais avec humanité et reconnaissance », novembre 2016


Croiser le regard d'un animal sauvage, ce n'est pas juste voir, c'est être traversé. Il m'a regardé, comme quelqu'un qui sait. Quelqu'un qui accuse, quelqu'un qui pardonne. Il avait de beaux yeux ovales, plein de couleurs jusqu'au ras des cils, sans une tache de blanc mais huileux comme les yeux des chèvres qui rêvent. Il en coulait des regards qui étaient des ruisseaux de pitié et de douleurs. Jean Giono, Prélude de Pan, Ed. Gallimard, 2017

 


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Bien chaleureusement, Angela Dupraz

Mobile :  +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch  - www.angeladupraz.com 

 

Genève, le 03.09.2025

 
 
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