#33 LE GASLIGHTING OU DECERVELAGE
- Angela Dupraz

- 10 sept.
- 6 min de lecture
« La manipulation, c’est quand on te reproche ta réaction en la qualifiant d’excessive ou inappropriée, tout en occultant le manque de respect qui l’a provoquée. »
Le gaslighting – ou décervelage – est une forme de manipulation particulièrement dommageable qui peut donner l’impression aux gens qui la subissent de perdre la raison et les faire douter de leur réalité. Elle contribue à se couper de ses propres ressentis - émotionnels et même physiques - et à anéantir toute possibilité d’analyse des faits. Lorsque cette manipulation se vit dans la famille, l’enfant subit un réel traumatisme qui demandera à être accompagné afin de se reconnecter à lui-même.

Qu’est-ce que le gaslighting et pourquoi est-il si destructeur ?
Le gaslighting tire son nom de la pièce de théâtre Gas Light de Patrick Hamilton (1938), où un homme manipule sa femme en modifiant des éléments de son environnement tout en niant ses perceptions, la poussant à croire qu’elle perd la raison.
Aujourd’hui, le terme désigne toute tentative de manipulation visant à instiller le doute chez autrui, souvent dans des relations de pouvoir déséquilibré. Les chercheurs s’accordent sur le fait que le gaslighting est particulièrement destructeur parce qu’il mine progressivement l’estime de soi et la capacité de la victime à se fier à son propre jugement (Abramson, 2014 ; Sweet, 2019).
Au cœur du gaslighting réside une dynamique de contrôle, où le manipulateur cherche à isoler sa cible, non pas en l’empêchant physiquement de s’exprimer, mais en la déstabilisant psychologiquement jusqu’à ce qu’elle ne fasse plus confiance qu’à lui. Pour reprendre les mots d’Abramson (2014), « le gaslighting est une forme d'assujettissement par le doute », une emprise silencieuse qui enferme la victime dans une spirale d’incertitude.
Ces phrases, telles que "tu imagines des choses", "tu es trop sensible", "t'es sûr ?", ou encore "j'ai jamais dit ça", "si, si, tu l'as dit !", "c'est violent c'que tu dis !", sont typiques du gaslighting, une forme de manipulation psychologique qui vise à semer le doute chez la victime sur ses propres perceptions et souvenirs.
Comment reconnaître le gaslighting dans une relation ?
Le gaslighting se manifeste souvent de manière subtile, avec des comportements que l’on pourrait juger "anodins" s’ils ne s’inscrivaient pas dans un schéma répétitif et insidieux. Parmi les signes les plus caractéristiques, on retrouve :
Les mensonges évidents : Le manipulateur affirme des faits contraires à la réalité. Face à l’évidence, la victime est amenée à remettre en question sa propre perception.
Le déni de souvenirs : La victime voit ses souvenirs être contestés, voire niés, par le gaslighter, qui la fait passer pour "folle" ou "trop sensible".
La minimisation des émotions : Le manipulateur reproche souvent à sa victime d’être "irrationnelle" ou "exagérée", ce qui l’amène progressivement à croire que ses ressentis sont invalides.
La projection de sentiments : Dans cette dynamique, le manipulateur attribue à la victime ses propres insécurités ou émotions négatives, l’amenant ainsi à endosser des sentiments qui ne sont pas les siens (Sweet, 2019).
Ces comportements, en apparence mineurs, deviennent destructeurs car ils amènent la victime à douter de sa propre réalité, créant une forme de dépendance émotionnelle envers le manipulateur (Pearson, 2019). La répétition de ces comportements instaure un climat de confusion et de soumission psychologique, où la victime se retrouve piégée, incapable de s’échapper sans l’aide d’une validation extérieure.
Le gaslighting est-il intentionnel ou inconscient ?
La question de l’intentionnalité du gaslighting est délicate.
Certains manipulateurs utilisent consciemment cette stratégie pour asseoir leur contrôle et maintenir une emprise sur la victime (Stark, 2007). Cependant, il arrive aussi que le gaslighting découle de schémas relationnels inconscients, où le manipulateur projette ses propres angoisses et insécurités sur sa cible sans en avoir pleinement conscience. Dans le contexte de relations de gaslighting, la manipulation peut être un mécanisme inconscient lié à des blessures non résolues ou des traumatismes que le manipulateur a subis lui-même.
En psychanalyse, ce phénomène est souvent compris comme un processus de projection : la personne, pour éviter de confronter ses propres douleurs ou insécurités, déplace ces angoisses sur autrui, créant une illusion de contrôle et de maîtrise sur ses propres fragilités (Abramson, 2014).
Ces individus, incapables d’affronter leur propre vulnérabilité, projettent leurs faiblesses sur leurs proches, qui deviennent des réceptacles de leurs émotions refoulées. Par exemple, une personne qui se sent inconsciemment inadéquate peut rabaisser les autres pour maintenir une image de supériorité. Ce processus permet au manipulateur de fuir sa souffrance en contrôlant l'image que les autres ont de lui, transformant ainsi ses propres peurs en source de domination (Sweet, 2019).
Bien que ce mécanisme soit souvent inconscient, ses effets restent destructeurs pour la victime, qui subit une érosion progressive de sa perception de soi et de sa réalité. Cette dynamique mène souvent à un doute de soi persistant, à une perte de confiance en ses émotions et à une dépendance accrue envers le manipulateur pour valider ses ressentis (Follingstad, 2009).
Quels sont les effets psychologiques du gaslighting sur la victime ?
Les effets du gaslighting sur la santé mentale de la victime sont profonds et s’aggravent souvent avec le temps.
Cette manipulation entraîne une perte de confiance progressive, tant en soi qu’en ses perceptions, créant une dépendance émotionnelle envers le manipulateur. Voici quelques-unes des conséquences les plus fréquentes :
Perte de confiance en soi : La victime, confrontée au déni constant de ses perceptions, finit par douter de son propre jugement, ce qui érode son estime personnelle.
Anxiété et stress : Le sentiment d’insécurité généré par le gaslighting entraîne souvent une anxiété chronique, liée à la peur de ne pas être "suffisamment rationnel" ou de perdre le contrôle.
Dépression : Le doute incessant et le sentiment d'isolement peuvent conduire à un état dépressif, marqué par une perte de motivation et une profonde tristesse (Follingstad, 2009).
Confusion mentale : Incapable de faire confiance à sa propre mémoire, la victime peut se retrouver dans un état de confusion permanente, ayant du mal à différencier le vrai du faux.
L’accumulation de ces effets peut engendrer une grande détresse psychologique, avec des répercussions qui perdurent bien au-delà de la relation avec le manipulateur. Comme le soulignent Gleason (2018) et Sweet (2019), le gaslighting est une violence invisible qui "marque l’identité même de la victime, l’enfermant dans un sentiment d’insécurité et de dépendance".
Qu’est-ce qui différencie le gaslighting des autres formes de manipulation ?
Le gaslighting se distingue des autres formes de manipulation par son caractère subtil et répétitif, qui vise non seulement à contrôler, mais à déformer la réalité de la victime. Contrairement à des manipulations ponctuelles ou à des mensonges isolés, le gaslighting fonctionne comme un processus constant de remise en question de la perception de l’autre, créant un environnement où la victime perd toute autonomie sur sa propre compréhension du monde.
Les spécialistes de la psychologie soulignent que le gaslighting est particulièrement destructeur en raison de la dépendance qu’il crée.
En réduisant la victime à une position d’incertitude permanente, le manipulateur la pousse à s’en remettre à lui pour valider ses perceptions et ses sentiments (Douglas & Dutton, 2001). Cette emprise psychologique est ce qui rend le gaslighting si difficile à identifier et à contrer.
Quel rôle joue l’entourage dans la dynamique du gaslighting ?
L’entourage peut jouer un rôle capital dans la dynamique du gaslighting, notamment en renforçant ou en atténuant la manipulation.
Parfois, la victime de gaslighting peut se tourner vers des amis ou des proches pour obtenir une validation extérieure.
Si ces derniers minimisent les comportements manipulateurs ou prennent le parti du manipulateur, ils peuvent indirectement légitimer le gaslighting, plongeant ainsi davantage la victime dans le doute.
À l’inverse, un entourage bienveillant et attentif peut offrir un soutien précieux en reconnaissant et en validant les ressentis de la victime, lui permettant de recouvrer confiance en elle. La prise de conscience de l’entourage est essentielle pour briser l’isolement psychologique que crée le gaslighting et offrir à la victime une alternative à la réalité déformée par le manipulateur (Evans & Feder, 2016).
Frédérique Korzine, extrait de la publication : « Le gaslighting, comment reconnaître les signes d'une manipulation subtile mais destructrice ? «, octobre 2024
Références
Abramson, K. (2014). Turning up the lights on gaslighting. Philosophical Perspectives, 28 (1), 1-30.
Sweet, P. L. (2019). The sociology of gaslighting. American Sociological Review, 84 (5), 851-875.
Stark, E. (2007). Coercive control: The entrapment of women in personal life. Oxford University Press.
Douglas, H., & Dutton, D. G. (2001). Assessing the link between stalking and domestic violence. Aggression and Violent Behavior, 6 (6), 519-546.
Gleason, K. T. (2018). Gaslighting in relationships: A comprehensive review of contemporary research. Journal of Psychological Perspectives, 20 (4), 312-328.
Evans, M. A., & Feder, G. (2016). Violence against women: Psychological issues, and best practices in healthcare settings. The Lancet Psychiatry, 3 (5), 397-411.
Pearson, A. (2019). Gaslighting in domestic abuse contexts: The psycho-social dynamics. Journal of Family Violence, 34 (5), 441-455.
Follingstad, D. R. (2009). The impact of psychological aggression on women’s mental health and behavior: The status of the field. Trauma, Violence, & Abuse, 10 (3), 271-289
« Développer son estime de Soi est souvent énoncé comme un noble projet. L’estime, cette chose clinquante et trébuchante, est un piège subtil ! Elle concerne l’attribution d’une valeur… or le Soi, est par nature hors du champ des valeurs : il est inestimable. Comment alors parler d’estime de Soi sans produire le contraire de ce qu’on croyait énoncer ? L’estimer le réduit, le déchoit, depuis la zone existentielle incommensurable de l’être, vers celle des choses, des objets mesurables. » Thierry Tournebise
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Genève, le 10.09.2025


