#36 QUAND LE PATIENT NE PEUT PAS, CE N’EST JAMAIS UNE RESISTANCE
- Angela Dupraz

- 19 sept. 2025
- 9 min de lecture
Il arrive que le patient ne parvienne pas à faire ce que demande le praticien. Quand c’est le cas, le patient ne sera jamais mis en cause par le praticien prétextant une sorte de « résistance ». En effet c’est juste au praticien d’ajuster sa pratique, toujours ouvert à l’inattendu.
Quelle que soit la qualité de ce qui est mis en œuvre par le praticien, celui-ci doit savoir que rien ne fonctionne tout le temps, même avec ce qui est le plus souvent opérationnel. Celui-ci doit toujours avoir une humble posture de chercheur, et quasiment se laisser enseigner par les difficultés que lui propose son patient.
Le patient ne « résiste » jamais à ce que lui propose le praticien… c’est simplement que ce dernier ne lui propose pas un chemin qui lui convient, ainsi que Jung et Rogers le faisaient remarquer à tous leurs confrères.
« Dans la littérature il est tellement souvent question de résistances du malade que cela pourrait donner à penser qu’on tente de lui imposer des directives, alors que c’est en lui que de façon naturelle, doivent croître les forces de guérison » Carl Gustav Jung, Ma vie, souvenirs rêves et pensées, Ed. Gallimard Folio,1973, p.157
« …la résistance à la thérapie et au thérapeute n’est ni une phase inévitable, ni une phase désirable de la psychothérapie, mais elle naît avant tout des piètres techniques de l’aidant dans le maniement des problèmes et des sentiments du client. » Carl Ransom Rogers, Relation d’aide et psychothérapie, Ed. ESF, Paris,1996, p.155
Possible source de blocage du patient
Nous considèrerons ici les maladresses verbales et les maladresses de posture.
L’usage du mot « Être »
Au niveau verbal le mot « Être » est parfois utilisé : « Mets l’attention sur l’Être que tu étais à ce moment de ta vie ». Souvent ce choix sémantique n’est pas très heureux. Le mot « Être » n’est pas évident pour tout le monde. Il peut parfois être totalement incompréhensible. Bien-sûr ce mot dans la théorie désigne parfaitement la dimension existentielle du patient. Le Soi, la psyché, et l’Être sont en équivalence correcte. Cependant, en usage dans une séance le mot Être souvent « ne parle pas ». Si le patient a suivi une formation, il peut avoir du sens pour lui. Mais même dans ce cas, on y perd un peu de spontanéité (trop empreint de théorie, de savoir). De plus, n’oublions pas qu’un entretien de psychothérapie doit pouvoir s’adresser à tout le monde. Il n’est pas imaginable qu’un patient doive se former pour recevoir une séance. C’est toujours au praticien de s’ajuster avec le langage qui convient à son interlocuteur. Dans l’exemple ci-dessus : « Mets l’attention sur l’Être que tu étais à ce moment de ta vie », il sera plus avantageux de proposer « Mets ton attention sur celui que tu étais à ce moment de ta vie »… tout simplement.
Le prénom avec un article
Le même type de difficulté se présente dans l’usage d’un article avant le prénom. Un patient qui s’appelle Jacques entendrait ici : « Mets ton attention sur ‘‘le’’ Jacques que tu étais ! ». Cela tend à le chosifier et manque un peu de grâce pour rendre compte de la qualité existentielle de celui qu’on était. Le praticien est censé s’adresser à lui tout en humanité et en reconnaissance, et inviter le patient à faire de même. Là aussi, « Mets ton attention sur ‘‘le’’ Jacques que tu étais ! » sera avantageusement remplacé par « mets ton attention sur celui que tu étais ! ».
La méta-position sur le présent
Demander à un patient de porter son attention sur celui qu’il est maintenant en train de ressentir ce qu’il éprouve est maladroit. Cependant, il est excellent et utile de l’inviter à avoir son attention sur le ressenti éprouvé maintenant, afin d’identifier, en Lui, vers où pointe ce ressenti. On appelle ça une méta-position par rapport à ce qui est éprouvé. Cela permet de mieux l’entendre sans en être submergé. Mais mettre son attention sur soi en train de le ressentir maintenant, non seulement n’est pas utile, mais est quasiment impossible. On peut avoir une méta-position par rapport à l’un de ceux que l’on a été, mais pas par rapport à soi maintenant. Cette méta-position, quand elle concerne le présent, n’est aisée que par rapport à ce qui est éprouvé, pas par rapport à qui l’on est en train de l’éprouver.
Les formes indirectes
Quand le patient a identifié celui qu’il était et qui, en lui, appelait son attention, il est important de lui proposer d’accomplir une validation de son éprouvé (« c’est cela que tu as ressenti !? »), en même temps que de lui accorder une validation existentielle (réjouissance, considération). Cette requête peut être adressée par le praticien de façon indirecte ou de façon directe. La maladresse du praticien est souvent de le proposer en formule indirecte : « Demandez à celui que vous étiez si c’est cela qu’il a éprouvé ! » Une formule directe est préférable, c’est-à-dire : « demandez à celui que vous étiez : ‘‘C’est cela que tu as éprouvé !?’’ ». La réponse surgit plus aisément. Quand le praticien prononce cette formule directe, cela ouvre le chemin pour que le patient lui-même l’énonce. En plus, quand cela est dit par le praticien, l’Être émergeant le reçoit déjà un peu. Tout cela contribue à ouvrir le chemin. A l’inverse, la formule indirecte peut figer la situation par manque de proximité existentielle (cela induit de la distance).
La posture inadaptée
La posture du praticien joue un grand rôle dans l’efficience de la séance. Sa posture joue à deux niveaux : Vers où se dirige son attention ? Avec quelle intention ? Concernant son attention, est-elle tournée vers un problème à résoudre ou vers quelqu’un à rencontrer ? Concernant son intention, envisage-t-il rencontre et validation, ou bien suppression et résolution ? Le praticien qui se dirige vers des problèmes à résoudre, vers des dysfonctionnements à corriger, vers des éléments à éliminer sera souvent source de blocages chez le patient. Pareillement, s’il porte le moindre jugement (y compris simplement en pensée) à l’encontre des personnes dont le patient se plaint. Toutes ces attitudes conduisent à une posture de gravité allant à l’encontre de ce qui cherche à s’accomplir chez le patient.
· La zone de proximité
Le praticien est-il en proximité du patient ou en proximité (et connivence) avec l’Être émergeant ? Un praticien en proximité avec le patient et qui demande à celui-ci d’aller « là-bas où un Être émergeant l’appelle » peut être source de blocage. Si au contraire le praticien est déjà en proximité et connivence avec cet Être émergeant et qu’il invite le patient à le rejoindre « là où il se trouve déjà » (praticien déjà proche de l’Être émergeant) cela fonctionne bien mieux.
Investiguer une mauvaise zone de la psyché
La psyché comporte plusieurs zones : biographique, transgénérationnelle, transpersonnelle, le corps, le passé, le futur, des zones blessées, des zones préservées et des zones ressources… etc. Il y aura une errance thérapeutique si le praticien, du fait de « ses croyances théoriques » choisit d’investiguer la biographie alors qu’il s’agit de transgénérationnel, du transgénérationnel alors qu’il s’agit de transpersonnel. Pareillement s’il investigue du transpersonnel quand il s’agit de biographique. Mais aussi s’il choisit de s’occuper d’une peine de la psyché alors qu’il s’agit d’un trauma éprouvé par le corps, d’aller vers le passé, alors que ce qui est en question c’est le futur, de chercher à tout prix un Être qui a souffert alors que c’est un Être ressource qui était resté à l’abri (libre de tout trauma)… ce sont autant de faux pas du praticien qui peuvent bloquer le patient. Il est également possible qu’une croyance théorique conduise le praticien à investiguer une zone de la psyché qui ne correspond pas au vécu du patient. Ce n’est bien évidemment pas au patient de s’ajuster au praticien, mais l’inverse.
Rechercher des solutions
La mot « solution » signifie « fracture, désagréger » !, et « Résoudre » signifie « enlever, supprimer, ôter ». En médecine « solution de continuité du segment osseux » signifie « fracture », et résoudre une tumeur signifie « ablation ». En fait, une démarche thérapeutique fonctionne plus sur un principe de remédiation, de réhabilitation, d’ouverture de conscience, que sur la suppression de quoi que ce soit. Le patient peut souvent bloquer quand le praticien l’invite à supprimer quelque chose en lui, même s’il s’agit d’une une souffrance.
Chercher à apaiser
C’est sans doute un des points les plus souvent rencontrés, où le praticien a hélas pour projet d’apaiser son patient. La difficulté ici est que l’apaisement en fin de séance montre qu’on a accompli ce qui attendait de se faire. Mais ce n’est pas la cible. Ce qui est recherché, c’est la remédiation ou le déploiement à accomplir. L’apaisement en résulte mais n’est pas la finalité recherchée. Celui-ci n’est qu’un indicateur d’accomplissement. Le praticien qui prend l’apaisement comme finalité à accomplir risque de tomber dans un déni de ce qui cherche à s’accomplir, et de provoquer un blocage chez le patient.

Un vocabulaire inadapté
Les bons mots ne font pas tout mais facilitent grandement l’entretien. S’ils sont inadaptés, il se peut que le patient corrige de lui-même, mais aussi que ça l’immobilise si ce qui est énoncé ne reflète pas ce qu’il éprouve. Par exemple :
- mieux vaut prononcer « vie » (quand il s’agit d’existentiel » que « énergie » (qui renvoie au faire, à la matière) ;
- dire « ce qui retient » est plus délicat que dire « ce qui empêche » ;
- dire « lumineux » pour l’existentiel, plutôt que « brillant » (qui ne concerne que l’ego) ;
- demander « en quoi » plutôt que « pourquoi » (qui fait trop enquête) ;
- dire « est essentiel pour toi » (version positive) plutôt que « te manque » ;
- demander « en quoi est-ce juste, important » (axe de pertinence) plutôt que « qu’est-ce qui fait que » (enquête sur des problèmes) ;
- dire « œuvrer » plutôt que « travailler » (mot à l’étymologie barbare) ;
- évoquer « finalités à rejoindre » (qui nous attendent) plutôt que « buts ou projets » à atteindre ;
- parler de « considération, accueil, validation, intégration » plutôt que « tolérance » (tolérer c’est juste « supporter ») ;
- adopter la notion de « percevoir » (qui inclut tous les modes) plutôt que d’insister avec « voir », surtout si le patient n’est pas visuel ; ou « entendre » surtout s’il n’est pas auditif ;
- ne pas confondre « indicible » (ce pour quoi il n’y a pas de mots) et « innommable » (qui est péjoratif et désigne plutôt une horreur) ;
- parler de « vastitude » (hors dimensions) plutôt que de « recul » ou « d’altitude » (dimensions métrées) ;
- distinguer clairement « expérientiel » (vécu du Réel en connexion directe) et « imaginaire » (seulement une représentation mentale de ce qui est sensoriel) ;
- préférer « donne-toi le temps » plutôt que « prends ton temps » (posture un peu de « voleur ») ;
- bien distinguer « candeur » (blancheur pureté) et « puérilité » (enfantin) ;
- bien distinguer entre « conscience » (ouverture existentielle) et « cognitif » (représentations dans l’intellect) ;
- si le mot « sexualité » peut être utilisé, quelques fois il peut être juste de lui préférer « intimité » (selon l’interlocuteur et ce qui est le plus aisé pour lui) ;
- savoir distinguer entre « paradigmes » (ce qui fonde une théorie) et « archétypes » (ce qui fonde la vie) ;
- utiliser la posture « je veux bien » (ouverture) plutôt que « je veux » (ego, énergie, force) ;
- parler de « sources » (dans le passé ou dans le futur) plutôt que de « causes » (uniquement dans le passé) ;
- bien distinguer entre « intéressé » (concerne les choses) et « attentionné » (concerne les Êtres) ;
- distinguer « être en connexion » (ouverts) et « être en lien » (attachés);
- ainsi que « connectés » et « reliés »;
- « communicants » et « relationnels »;
- distinguer la « réjouissance » (expérientielle) et la plaisir (sensoriel) ;
- préférer « mettre en lumière » plutôt que « s’ouvrir ».
Voici une longue liste de mots préférentiels (qui n’est pas exhaustive) dont l’usage doit toujours être accompagné de bon sens et non comme une règle. Il se peut que quand les mots prononcés par le praticien ne sont pas justes, le patient se retrouve bloqué car il ne sent pas la résonance et la justesse entre ce qui se passe en lui et ce qu’on lui énonce. Cet art du langage chez le praticien se construit progressivement grâce à son esprit de recherche, son ouverture, son absence d’adhésion à des formules toutes faites, sa liberté et sa créativité, où cependant il ne se substitue jamais au patient… et même se laisse enseigner par celui-ci.
Thierry Tournebise, extrait de la publication : « Quand le patient ne peut pas, ce n’est jamais une résistance », mars 2023
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Genève, le 19.09.2025


