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Angela Dupraz

#38 ANOREXIE, QUÊTE D’ECOUTE ET DE RECONNAISSANCE

  • Photo du rédacteur: Angela Dupraz
    Angela Dupraz
  • 21 sept.
  • 14 min de lecture

 Lucie, 21 ans, mange de moins en moins et préoccupe sérieusement ses parents. Cette jeune fille (ou jeune femme) a déjà été hospitalisée en services spécialisés mais a rechuté. En fait, son entourage ne sait plus que faire et Lucie subissant cette pression se sent perdue, car il est difficile pour ses proches de la comprendre. Nous concevons tout à fait leur souffrance, mais je vous propose ici d’imaginer plutôt le vécu du point de vue de Lucie. Nous lui donnerons la parole dans ces quelques lignes d’un discours qui, quoique imaginaire, se fait porte-parole des anorexiques subissant de nombreuses pressions, perdus dans un environnement aimant, mais peinant à les entendre. Ce document est autant destiné au sujet anorexique lui-même qu’à ceux qui l’entourent et souhaitent l’aider.

1               Les pensées intimes de Lucie

1.1     Vie familiale

Je n’ai pas envie de manger ! Je ne supporte pas d’être devant mon assiette avec leurs regards qui guettent la moindre de mes mastications et déglutitions. Ils observent comment je traîne avec les petits bouts de nourriture que je tente désespérément de détacher de cette masse alimentaire qu’ils ont déposée devant moi, tout en prononçant des mots faussement rassurants « allez, juste un peu. Je ne t’en ai pas mis beaucoup ». Sans doute ce n’est pas de leur faute. Ils ne peuvent pas se rendre compte. Ils ont toujours l’air d’avoir peur pour ma santé. Ce qu’ils ne comprennent pas c’est que je me sens mieux comme ça, que ma santé ne va pas… justement quand je mange. Pour moi la santé c’est quand mon corps est mince. Comment je pourrais me sentir bien avec ces surcharges (elle pèse 46 kg pour 1m72), avec ce ventre plein, avec ces digestions impossibles.

Ils voudraient que je retourne à l’hôpital spécialisé. Mais je n’en ai pas très envie. La dernière fois, quand j’ai accepté… pour leur faire plaisir... ça n’a rien changé. Le problème, c’est qu’ils ne comprennent pas non plus. Ils veulent à tout prix que je mange sans jamais se préoccuper de ce que je ressens. Ils me font adhérer à un contrat. Ils prétendent que je suis libre d’accepter ou non, mais en fait si je ne l’accepte pas, ils ne me soigneront pas. Le contrat fait partie du soin. Je ne vois d’ailleurs pas pourquoi ils veulent me soigner. Au fond je ne suis pas malade. C’est vrai, je ne mange pas beaucoup… du moins par rapport à eux. Ils ingurgitent des quantités invraisemblables de nourriture. Dans le contrat, ils me retirent certains avantages comme mon smartphone, mon laptop… Tout cela me sera restitué au fur et à mesure que je reprendrai du poids... jusqu’au jour où je pourrai sortir !

Ils veulent tous que je mange et surtout que je grossisse. Il y a l’infirmier qui est derrière moi pour vérifier que je mange TOUT mon repas. Ah ça ils sont collés à moi… Mais qui se soucie de ce que ça représente pour moi. Si j’y retourne, ça va encore être un calvaire. Je finirai par faire ce qu’ils veulent pour qu’ils me libèrent. Quand je sortirai, je referai comme je veux.

A qui pourrais-je parler de ce que je ressens. Ils sont tous fixés au pire sur la nourriture ou sur mon poids, au mieux sur le fait de vouloir me guérir de je ne sais quoi ou de résoudre mes problèmes. Comment veulent-ils résoudre quoi que ce soit s’ils ne m’écoutent pas. Bien sûr personne n’est méchant avec moi. Tout le monde veut mon bien… mais quand même... personne ne m’écoute. Une phrase comme « Dis-nous ce qui ne va pas ? » … vraiment, ça ne le fait pas !

 

 1.2   1ère expérience thérapeutique

Cela me rappelle la première fois que j’ai vu un psy : Il était tellement à l’écoute qu’il n’a rien dit. Les vingt minutes de la séance se sont déroulées sans qu’il ne me dise un seul mot, à part le premier « Bonjour. Je vous écoute » et le dernier « Au revoir. A la semaine prochaine » … Bon j’exagère un peu ! Vous avez raison ! Mais quand même je me suis sentie un peu abandonnée. J’aurais tellement eu besoin qu’il se sente plus concerné, qu’il soit plus proche de moi, plus chaleureux. Il me regardait le plus souvent sans rien dire et j’avais l’impression qu’il m’examinait au plus profond, en silence… que pensait-il ? Était-il au moins en train de comprendre quelque chose ? J’aurais tellement aimé qu’il me pose ne serait-ce qu’une question pour m’aider à m’exprimer… En fait je n’y suis allée que quelques fois car j’ai rapidement ressenti que cela ne me correspondait pas.

 

1.3     2ème expérience thérapeutique

Sur le conseil de mes proches, j’en ai consulté un deuxième : Oh ce n’était pas de gaîté de cœur car la première expérience ne m’avait pas encouragée. Celui-ci fut plus bavard. Il me demanda ce qui m’amenait ici et je lui répondis que mon entourage trouvait que je mange trop peu. Il me questionna pour me demander des détails sur mon alimentation… en ce sens il m’aida à dire… mais à dire ce qui pour moi n’était pas l’essentiel.

Puis il me demanda ce que je ressentais face à la nourriture et cela me semblait de bon augure pour être comprise. Mais il finit hélas simplement par lancer son diagnostic, un peu comme s’il lançait une fléchette « vous êtes anorexique ! ». Je ne sais si c’est ce qu’il visait, mais je l’ai reçue en plein cœur. Je pensais qu’il me comprenait alors qu’en réalité il ne faisait que m’analyser pour me diagnostiquer. Il commença à me poser des questions sur mon enfance, fit apparaître que ma mère était proche de mon frère à sa naissance quand je n’avais que trois ans et qu’elle ne m’a plus donné l’attention dont j’avais besoin. Puis que pour compenser cela, plus tard, elle et moi nous nous sommes excessivement attachées et que ce cordon compensateur qu’elle peine à couper, m’empêche aujourd’hui de trouver mon équilibre. Je ne suis pas certaine d’avoir bien compris où il voulait en venir… mais en d’autres termes, c’était un peu la « faute de ma mère ». Même si ma mère m’énerve quand elle me gonfle avec sa bouffe, je ne supporte pas qu’on l’attaque de la sorte. Certes, ce n’était pas méchant, c’était « thérapeutique » … mais quand même… ça me laissait un goût amer et je n’en ressentais pas du tout le bien fait.

Sentant que je n’adhérais pas à son propos, étant malgré tout attentif, il me fit alors remarquer que je résistais un peu à considérer cela, mais qu’au fur et à mesure du travail les choses se feraient progressivement.

 

1.4     3ème expérience thérapeutique

Un peu plus tard, les choses devenant sérieuses, j’ai été hospitalisée. En effet mon poids descendait de plus en plus. Curieusement, plus je m’en réjouissais… plus tout le monde s’en inquiétait. Par tendresse pour mes proches plus que pour moi-même, j’ai fini par accepter d’y aller.Là il y avait toute une équipe avec le psy (infirmiers, éducateurs, aides-soignants). Nous avons commencé par le fameux protocole. Rapidement je compris qu’on m’invitait à une lutte. « Tu sais c’est un peu dur, mais ce n’est pas contre toi. C’est contre ta saloperie de maladie et il faut que tu te battes avec nous pour gagner ».Je ne comprenais pas pourquoi il fallait lutter. Au fil de tout ça, il me semblait plus avoir un problème avec mon entourage qu’avec moi-même... ou du moins que c’était eux qui avaient un problème avec moi. Puis lutter contre le fait de peu manger alors que ce qui me met bien c’est justement de peu manger, me semblait totalement incongru. De toute évidence, je n’étais pas tombée dans un lieu où on se préoccupait de ma raison de ne pas manger, mais où le sujet était l’énergie que je devais mettre pour lutter contre ma façon de m’alimenter. Au cas où cette énergie m’aurait fait défaut, la motivation serait venue des récompenses (restitution du téléphone, laptop, à chaque prise de poids).  J’ai entendu dans leur jargon qu’ils parlaient entre eux de « renforcement positif » afin d’ancrer les bonnes habitudes à la place des mauvaises. On aurait dit des informaticiens en train de s’acharner sur le bug d’un logiciel. En réalité, j’avais plus la sensation de me battre contre eux que contre moi, et cette surveillance continuelle de mes repas et de mon poids me donnait plus le sentiment d’être la marchandise d’un épicier, qu’un être en train de ressentir quelque chose. Quand je faiblissais, ils s’en rendaient compte, car ils étaient très observateurs. Pour m’encourager, pour me motiver, ils me rabâchaient « il faut te battre encore ». En vérité, ils étaient plus observateurs qu’ils n’étaient attentionnés. Au lieu de courage, je ressentais de la colère. J’avais envie de crier et de revendiquer « Et moi là-dedans ? ». Mais je ne disais rien. Peine perdue.

 

1.5     4ème expérience thérapeutique

Le hasard me conduisit vers un quatrième praticien. Je n’y croyais plus du tout, mais mon corps commençait à tellement faiblir qu’il devait tout de même y avoir un problème. De toute façon c’était ça ou l’hôpital. Je ne savais pas où cela me mènerait, mais je me sentais si mal que je n’avais plus rien à perdre. Mon entourage se faisait plus de soucis que jamais. Au plus profond de moi, j’espérais tout de même que quelqu’un pourrait m’aider à dire, entendre et reconnaître ce que je ressens. Il commença quasi directement, sans détours ni paraphrases, par une question simple et inattendue, prononcée avec chaleur et délicatesse : « C’est mieux pour vous de ne pas trop manger ? ». Un curieux moment de bonheur dont je ne savais pas ce qui se passerait après… mais déjà, il se produisit là quelque chose qui n’était jamais arrivé. Il n’y avait dans le ton aucun sarcasme, aucun sous-entendu… une simple reconnaissance de mon ressenti. Pas de diagnostic, pas de problème à régler, pas de lutte … juste une reconnaissance. J’avais envie de me dire « Enfin ! ».

Puis il me demanda ce qui m’avait déjà été demandé « Que ressentez-vous face à la nourriture ? » Mais là ce fut tout à fait différent. C’est curieux, car c’était presque les mêmes mots. Ce qui changeait tout, c’est que je ressentais qu’il y accordait un sens. Il n’y avait, dans son ton, aucune idée de chose à résoudre, ni de lutte à mener… juste une rencontre, une justesse à révéler. Je m’investis pour répondre, sans trop savoir, mais je sentais suffisamment de confiance en lui, car je sentais que lui avait confiance en moi. Il ne regardait pas un problème à résoudre, mais un être en train de vivre quelque chose d’important. Il semblait vouloir rencontrer cet être non pour venir à bout d’une quelconque pathologie, mais pour en faire émerger la justesse, la raison, la pertinence. Fini de rechercher « où ça cloche » ! Il était en train de chercher « où ça va » ! Curieuse sensation que cette quête de pertinence, plutôt que cette chasse à l’erreur. Ce fut comme une sorte de douceur dont on a la sensation que « ça sait où ça va ».Il me vint à l’esprit aussitôt que je voulais débarrasser mon corps de ses rondeurs. Je le lui dis tout simplement. Alors que tout le monde s’acharnait à vouloir l’arrondir et à me convaincre de sa maigreur, ce praticien me rétorqua simplement « Ces rondeurs vous sont insupportables ? ». Évidemment c’était cela ! Le visage reconnaissant, je lui dis que oui, n’osant espérer une suite aussi juste… il me dit alors « En quoi sont-elles si insupportables ? » Je n’osais lui révéler ce qui me vient soudainement à l’esprit. J’avais confiance, mais là c’était difficile à dire. Mon corps fut parcouru par un désagréable frisson, mais en même temps je sentais que c’était ça. Il attendit sans me presser puis, voyant mon trouble me demanda, en signe de reconnaissance « C’est délicat à dire ? ». Il semblait m’inviter à prendre tout mon temps, à ne révéler que ce que je souhaite révéler, à ne regarder que ce que je souhaite regarder… il sous-entendait ainsi qu’on a le temps et que de toute façon c’est important et mérite beaucoup de délicatesse. A aucun moment il ne semblait inquiet. Même sans savoir de quoi il s’agit, il avait confiance en moi et semblait se réjouir du fait que je me rapproche de moi-même. Il semblait déjà présent à ce que je venais de découvrir alors qu’il ne savait pas ce que c’était et que je ne le savais pas moi-même, à part une gêne intense au plus profond de moi. Je lui dis simplement que je ressentais en moi une gêne intense, mais que je ne me l’expliquais pas. Il m’invita avec confiance à tourner mon attention vers cette gêne et à cueillir ce qui me vient à l’esprit. En le faisant, cette gêne s’intensifiait et je « voyais » un regard. Je lui parlais de cette gêne de plus en plus forte et de ce regard. Il en reconnut l’existence sans peine et me demanda de mettre mon attention sur ce regard. J’éclatais soudain en sanglots en découvrant que ces yeux étaient ceux de mon père. Il me fit un jour une réflexion qui bouleversa ma vie. J’avais 12 ans quand je dis candidement à un repas que j’aimerais avoir un petit copain. Je ne sais pourquoi il se leva brusquement, se mit en colère, me regarda méchamment avec une violence que je ne lui connaissais pas et me lança « t’as pas intérêt à te comporter comme une traînée sinon tu n’es plus ma fille ! ». Puis il a quitté la table. Je me suis sentie fautive, sans savoir de quoi. Il était parti à cause de moi. A cause de moi qui devenait une femme (mais je ne m’en rendais pas compte) … alors il ne fallait pas que j’en soi une... je n’ai pas manqué de m’y employer. Prendre du poids c’était perdre mon père. Chaque rondeur était une menace d’abandon. Chaque gramme me conduirait à me retrouver seule et bannie…Le praticien reprend simplement « ça a tellement touché l’enfant que vous étiez ? » Comme je le lui confirme, profondément émue, il continue par « Vous voyez cette enfant ? ». Je lui dis que oui, alors il m’invita à me rapprocher d’elle (dans l’imaginaire) et à lui dire que j’entends à quel point elle souffre des paroles qu’elle vient d’entendre. Voyant que je le fais, il me demande « Comment se sent l’enfant ? » Elle était plus détendue, souriante, enfin entendue. Il ajouta « et vous comment vous sentez-vous ? » Je me sentais comme libre d’un grand poids que j’avais toujours ressenti sans savoir ce que c’était. J’avais passé ma vie à lutter pour ne pas devenir une femme… et jusque-là on n’avait fait que me demander de lutter contre ma lutte… ça ne pouvait pas marcher.

Me voyant m’apaiser le praticien me demanda alors « Avec cette petite fille, toutes les deux ensemble, vous pouvez regarder vers cet homme qui est votre père, puis ״écouter״ pour quelle raison ça a été important pour lui, de dire ce qu’il a dit ? ». Je découvris ce que pourtant je savais. Il ne s’entendait plus avec ma mère. Ils ont traversé à cette époque une grosse crise. Il souffrait de la séparation potentielle de leur couple (qui finalement ne s’est pas séparé, mais ça n’a plus jamais été pareil) … Sa réaction a été à la mesure de sa douleur mais n’avait rien à voir avec moi. « Vous et la petite fille, ensemble, vous pouvez lui ״dire״ que vous entendez sa douleur à l’idée de perdre son couple ? ». Bien sûr. Je lui réponds que bien sûr. « Comment est votre père quand vous faites cela ? » Il a un regard souriant. Ça lui fait du bien. « Comment vous sentez vous ? » Beaucoup mieux. Me laissant le temps de goûter ces nouvelles sensations de vie, il finit par me demander « Si vous repensez à la nourriture, quelle impression avez-vous par rapport à tout à l’heure ? ». Ça ne me fait plus la même chose.

 

A partir de ce jour je me suis remise à manger normalement.

Je suis tout de même retournée à l’hôpital, mais juste en médecine et non en hôpital spécialisé. Cette fois-ci, ce n’était plus pour mon anorexie, mais juste pour assurer un rééquilibrage métabolique, car mon corps avait trop souffert de cet épisode de dénutrition. Je ne peinais plus à m’alimenter ni à prendre les nutriments qu’on me proposait et l’équilibre revint relativement vite

Jusqu’à aujourd’hui je n’ai pas rechuté, j’ai 26 ans... Cela fait déjà cinq ans.


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 Photo, Matthieu Ricard, Gaurishankar (7134m) et la chaîne Himalayennes vue de Namo Buddha, Népal, avril 2020.

Situations vraiment inattendues

Cette neutralité chaleureuse, ce non savoir confiant, peuvent parfois conduire à des émergences qui ne semblent pas raisonnables. La source du trauma est parfois évoquée avec des réminiscences dont on ne peut mesurer le degré de réalité objective et dont l’aspect symbolique n’est pas forcément perceptible non plus (ici l’interprétation me semble être une démarche dangereuse). Le praticien se doit alors, en toute confiance de cheminer sur ce que propose son interlocuteur. Je me souviens de cette femme qui, me disant ce qu’elle ressent avec la nourriture, me parle de gavage, de supplice, puis de réel supplice tel qu’on en infligeait au moyen âge. Au début elle pense me parler d’un film qu’elle aurait vu et qui l’aurait choquée, mais rapidement elle éprouve le besoin de me dire qu’il s’agit d’elle. Ne portant aucun jugement sur ce qu’elle me propose, aussi étonnant que ce soit, je l’invite naturellement à accompagner « celle qu’elle était » en train de subir ce supplice létal (car elle y voyait une fin de vie, une fin de « sa vie » dans cette situation, vécue comme antérieure). Il se trouve que, suite à cet accompagnement dans l’imaginaire, son anorexie a disparu et n’est pas revenue (je l’ai revue plusieurs années plus tard et elle n’avait pas rechuté).  Nous avons là un accompagnement sur un thème qui heurte l'intellect, mais sur lequel nous ne sommes sensé avoir ni jugement, ni croyance, ni présupposé.

 

J’ai rencontré une autre situation où le sujet restait maigre pour rappeler la mémoire d’un membre de la famille qui avait vécu la déportation, mais envers qui les "proches" manquaient de considération.

 

J’ai aussi reçu en consultation une jeune fille qui, pensant à la nourriture, voyait une femme maigre… dans un camp de concentration… dont on a tué le mari… et pris l’enfant. Ici, la logique nous échappe d’autant plus que ni elle (bien sûr vu son âge) ni sa famille (à sa connaissance) n’ont vécu une telle chose. Pourtant je l’accompagne simplement sur ce qu’elle me propose. Je l’invite à « voir », « entendre », reconnaître cette femme « qui elle est », « déportée » dont on a « tué le mari et pris l’enfant ». De cet accompagnement il a résulté une importante douceur chez le sujet et une disparition de l’anorexie.

 

Vous devrez prendre en compte que je ne donne pas ces exemples comme des modèles. Ils me servent simplement à démontrer à quel point il faut savoir entendre l’autre dans sa raison et que « sa raison » ne se trouve pas toujours dans quelque chose de « raisonnable ». Notre capacité à nous ouvrir à cet autre, différent, étonnant, apparemment incohérent est ce qui fait la qualité de notre accompagnement. Si notre intellect veut de la nourriture « raisonnable », dans les exemples ci-dessus on peut lui parler de « vision symbolique », de « transgénérationnel », « d’inconscient collectif » de « fausses mémoires », de « vie antérieures » (dont on n’a prouvé ni l’existence ni l’inexistence). Mais en réalité nous n’en savons rien et nous n’avons pas besoin de « savoir » pour accompagner.

 

Les grilles et le non savoir

Ces exemples me servent à mieux faire pointer l’humilité, le non savoir et la non intellectualisation des processus. C’est ce qui permet une écoute sans préjugés, sans grilles de lecture réductrices, qui voudraient nous faire croire que tout est écrit d’avance, rangé, classé. Les pratiques utilisant excessivement de telles grilles, peuvent transformer la liberté promise, en prison fermée à double tour.  Rappelez-vous pour Lucie : si on lui casse son père qui lui manque (en lui faisant adhérer à l’idée qu’il est la cause de sa douleur) on double son manque. Si on lui demande de lutter contre sa maigreur, on lui demande de lutter contre sa lutte (qui consiste à se préserver d’un manque de père). De telles doubles négations risquent de fermer les portes à double tour si on n’y prend pas garde. Si, au lieu de cela, on veut lui faire adhérer au fait que c’est à cause de sa mère alors que ça n’a rien à voir avec elle, c’est évidemment pire. Et en y ajoutant le reproche d’avoir une résistance à le reconnaître (alors que c’est faux)… cela ajoute encore des verrous !

 

Thierry Tournebise, extrait de la publication : « Anorexie, quête d'écoute et de reconnaissance », juillet 2006


« Je suis entré dans l’anorexie mentale en croyant de bonne foi, quatre années durant, avoir élaboré une méthode de « transport » d’une existence insignifiante à une existence choisie. Aux portes de l’adolescence, dès l’âge de quinze ans, l’incarnation faisait souffrance, faisait problème. Quand je parle d’incarnation, je parle d’avoir un corps, je parle des élans et désirs et sommeils de ce corps, je parle aussi du corps dans lequel ce corps évolue, l’espace familial, social, culturel, et disant cela, je reviens implicitement à l’image des poupées matriochkas qui reste, pour décrire ce lent et méthodique processus de désincarnation suivi des années consacrées au processus inversé, la meilleure traduction. On se déshabille au centre pour que toutes les autres pelures, peaux, empilées par-dessus tombent aussi et on se rhabille pareil, au centre d’abord pour endosser ensuite tout ce qui doit l’être afin d’habiter un jour sa maison. » Jean-Philippe de Tonnac, Le temps minéral de la guérison, Ed. Actes Sud, 2025

 

Je vous propose des consultations individuelles ou en couple en présence au Cabinet Aliotis à Genève ou en distanciel.

Je peux, à la demande, organiser des présentations interactives de la Maïeusthésie près de chez vous si vous avez un lieu d'accueil (min. 8 personnes).

Bien chaleureusement, Angela Dupraz

Mobile :  +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch  - www.angeladupraz.com

 

 Genève, le 21.09.2025

 

 
 
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