#42 LE VERBE ET LA POSTURE
- Angela Dupraz

- 27 oct. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 oct. 2025
Les échanges entre les êtres s’accomplissent riches du verbal avec ses innombrables subtilités signifiantes, du non-verbal avec ses aspects volontaires et involontaires révélateurs, du flux existentiel avec la reconnaissance qui fait exister les interlocuteurs, du non-dit qui échappe à tout le monde et laisse en sommeil des éléments capitaux. Parfois fructueux, parfois chaotiques, à d’autres moments désastreux… ces échanges se font au mieux et chacun rêve de les optimiser.
Il se trouve que les archaïsmes de la peur et du pouvoir (archaïsmes du moi) viennent en entraver la fluidité apportée par la confiance, la considération et l’individuation (venant du Soi).
Au-delà de toutes les complexités apparentes, nous pouvons distinguer deux modes d’échanges : celui où l’information est en premier plan, celui où l’être est en premier plan. Prioriser le quelqu’un ou le quelque chose, voilà ce qui fait la différence.
Ce que l’on ignore profondément
Quand Paul Watzlawick nous propose « On ne peut pas ne pas communiquer », son assertion n’est vraie que si l’on assimile la communication à l’information. En effet, il ne peut pas ne pas y avoir d’information, car même quand on ne se dit rien, il y a un non-verbal faisant passer un message implicite (souvent aussi inconscient chez l’émetteur que chez le récepteur). Mais cette assertion devient fausse quand nous cessons de confondre les mots « communication » et « information », quand nous dépassons ce point aveugle (aveugle par manque d’acuité sémantique) qui altère notre compréhension de ce sujet.
Ce qu’on ignore, tout en croyant ne pas l’ignorer, c’est que quand on parle de communication, nous ne devons pas prioriser les informations, mais les êtres humains plus ou moins ouverts les uns par rapport aux autres. Naturellement, les approches humanistes telles que celle de Carl Rogers (approche centrée sur la personne ; ACP) ou de Marshal Rosenberg ([né en 1934] communication non violente ; CNV) se rapprochent beaucoup de cette prise en compte de l’humain. A n’en pas douter ces professionnels et auteurs étaient dans une belle dimension, dans un positionnement subtil. Mais la trace qu’ils nous en ont laissé n’est pas suffisamment explicite, et laisse les « intellectuels intellectualisants » s’emparer de choses qui les dépassent. Même si ces praticiens (Rogers, Rosenberg) en avaient une expérience tangible et profonde, les mots qu’ils posèrent dessus n’en assurèrent pas suffisamment la transmission et, comme le disait Arthur Schopenhauer vers la fin de sa vie « Je crains moins les vers qui vont ronger mon corps que les universitaires qui vont disséquer ma pensée ».
Galvaudé à souhait, le mot « communication » a perdu la profondeur de son sens, pour ne plus signifier que « circulation d’information » avec plus ou moins d’habileté. Ce que l’on ignore c’est que « être communicant » signifie simplement « être ouvert ». Or comment l’information peut-elle circuler sans ouverture d’esprit, sans ouverture des êtres, sans ouverture des consciences ? Peu importe (ou presque) que l’information aille si vite d’un point à un autre du temps ou de l’espace si les esprits restent fermés quand celle-ci arrive à (presque) destination. Après avoir géré les problèmes spatiotemporels de la circulation des données, il nous reste à nous préoccuper de ceux de l’ouverture de la conscience. Ouverture autant chez l’émetteur que chez le récepteur, car ce qui part d’un émetteur dont la conscience ne s’est pas ouverte ne part pas vraiment, ne reflète pas grand-chose, n’est pas vraiment intelligible… et rien ne va alors nulle part, quelle que soit la technologie de transmission.
Être relationnel
Le lien vaut comme une attente d’ouverture, mais ne peut être source de compréhension ou d’enrichissement réciproque. Il ne fait que sécuriser une situation fermée, sans contact, où l’information est interprétée du seul point de vue du récepteur donc, la plupart du temps, de façon erronée. Il ne s’agit que d’une illusion d’échanges qui, s’il peut être rassurant ou ludique, n’est pas productif.
Créer du lien ? C’est sans doute mieux que de définitivement manquer les possibilités d’échanges. Ceux-ci restent au moins potentiellement possibles ! Mais cette étape n’est pas la communication. C’est seulement un antidote au désert, une étape préliminaire. La relation ne permet pas vraiment de rencontrer qui que ce soit, car chacun ne fait là que suivre sa propre pensée et fantasmer celle de l’autre. Chacun tenant à son information, pareil à un enfant s’accrochant à son doudou. Donald Wood Winnicott y verrait probablement un objet transitionnel, c'est-à-dire quelque chose qui n’est pas soi, sur lequel on a un pouvoir et qui rassure, mais qui n’est aucunement cet autre qui nous échappe sans cesse.
Être communicant
Être communicant, plus qu’une attitude d’expert, c’est simplement être un humain dans son humanité. C’est se laisser porter vers ce processus de l’évolution qui vise à l’ouverture, à la coopération, en même temps qu’à l’individuation (et non à l’individualisme). C’est humblement accepter de ne pas y arriver, accepter de découvrir, de rechercher, d’ajuster. C’est se trouver en apprentissage de la vie tout au long de la vie, avec tout ce que cela peut comporter d’erreurs pleines d’enseignements. Toute personne cherchant la perfection en matière de communication viendrait la stériliser.
Un être communicant garde sa quête de justesse et d’harmonie, d’ajustements réciproques et constants, son acceptation de l’ignorance comme source de découvertes. Prenons soin de notre candeur et de notre sensibilité, comprenant qu’un être communicant est sensible (il perçoit) alors, qu’un être relationnel est émotif (il fantasme au lieu de percevoir).
Être communicant c’est privilégier le « quelqu’un » par rapport au « quelque chose », c’est avoir du charisme (percevoir la grâce de l’autre), manifester de l’existentiel et de la réjouissance, c’est valider les justesses de l’autre sans renoncer aux nôtres, c’est être dans la reconnaissance de notre interlocuteur autant que de soi-même.
Se faire comprendre
Bien se faire comprendre est un enjeu majeur de la communication. Pour y parvenir, nous devons clarifier un paradoxe : quand l’information est importante (voire vitale), ne doit-elle pas être considérée avec soin et devenir prioritaire ? Par exemple, avec les recommandations de la sécurité routière (vitesse, vigilance, repos…), ou celles de santé publique (alimentation, tabac, alcool, exercice). En pareils cas l’information est si essentielle qu’on pourrait la rendre prioritaire et placer l’interlocuteur en second plan. Or moins on considère l’interlocuteur… moins il existe ; et moins il existe… moins il a de chance de nous entendre. Même en ces situations extrêmes l’interlocuteur doit être placé en premier plan pour être réceptif. Il ne peut en aucun cas être considéré comme un réceptacle passif en lequel il conviendrait de judicieusement introduire des données soigneusement ciselées.
Soin et curiosité
Une façon d’être communicant, c’est d’être curieux de l’autre (cure = soin), accepter de se faire éclairer par lui. Riches de nos pensées, voyager en lui, avec lui, vers les siennes (découvrant son point de vue sur les nôtres). Cela est particulièrement précieux dans le couple ou avec les enfants. Nos proches, que nous aimons tant, font peut-être partie de ceux avec qui nous sommes le moins communicants. En effet, croyant les connaître, nous sommes appauvris en désir de les découvrir, appauvris en candeur à leur sujet. Nous leur laissons trop peu la possibilité de développer leurs propres points de vue. Les idées sont convenues, peu discutables, chacun dans son monde… et les échanges sont de réguliers petits « conflits » (quand ce ne sont pas de grands conflits), car finalement chacun se revendique un peu (et il a raison), mais, hélas, ne voit pas l'autre. Lieux de loisirs, repas, restaurants, films, émissions de télévision, livres, journaux, actualités, travail… autant de thèmes où la relation primera souvent sur la communication.
Découvrons-nous, découvrons l’autre, rencontrons-nous, déployons notre état communicant.
Thierry Tournebise, extrait de la publication : « Le verbe et la posture », mai 2013

« Tu dois me prêter attention pour me voir… » Eric Julien, Le Chemin des Neuf Mondes, Ed. Albin Michel, 2001
Retrouvons-nous au Cabinet Aliotis, 30 Bd Helvétique à Genève, dans un espace thérapeutique chaleureux qui vous est entièrement dédié. J’accueille en individuel, couples, familles et enfants.
Bien chaleureusement, Angela Dupraz
Mobile : +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch - www.angeladupraz.com
Genève, le 27.10.2025


