#45 PRESENCES UCHROTOPIQUES, EXEMPLE D’ENTRETIEN : LE LIEVRE EN BOIS
- Angela Dupraz

- 19 nov.
- 3 min de lecture
(…) Cette fois-ci, je n’ai pas rencontré personnellement le cas que je vais évoquer. Mais la lecture m’a tellement touché que j’ai envie de lui faire ici une place d’honneur. Les émotions, la description des enjeux de l’être qui tente toute sa vie de se faire entendre, y sont d’une justesse remarquable.
L’ouvrage de Naomi Feil, Validation mode d’emploi (1977), est riche de ces exemples et très bouleversant quand on prend la mesure de ce qui y est décrit. Naomi Feil s’occupe depuis longtemps de personnes âgées démentes de type Alzheimer. Elle a développé une approche pour entrer en contact avec elles et les aider à terminer ce qui est resté en suspens, à la mesure de ce que chacune peut faire, compte tenu des moyens qui leur restent à cette ultime étape de la vie.

« Nous constatons à quel point un être passe son existence entière à tenter de récupérer ce qui lui manque, à revendiquer ce qu’il a un jour ressenti et qui n’a jamais été reconnu par personne. » Thierry Tournebise
A cette époque, le père de Naomi est directeur de maison de retraite. Quand elle a huit ans, un jour de grand chagrin, elle est consolée par Florence Trew, une « jeune résidente » de soixante-huit ans. Celle-ci lui raconte comment, lorsqu’elle était enfant, à une réunion de parents/enseignants, sa mère l’humilia en faisant remarquer : « Florence ne veut pas se débarrasser de cet horrible lièvre en bois. C’est pour cela qu’elle n’a pas d’amis ». Puis elle lui arracha des mains ce doudou si précieux, l’amputant d’une patte et le jeta à la corbeille. La maîtresse partit ensuite mettre la corbeille aux ordures. Florence s’exclama : « Ce jour-là, je suis morte ».
Naomi grandit, fit ses études d’assistante sociale et de psychologie à New York et ne vit plus Florence pendant toutes ces années. Elle alla travailler dans un centre communautaire pour personnes âgées où son attention fut attirée par une dame poussant des cris incohérents (« Cree… Cree… Cree… ») et gesticulant tout en insultant les soignants. Cette dame agitée était attachée à son fauteuil. Naomi découvrit alors qu’il s’agissait de Florence qui avait changé d’établissement. Celle-ci finit par la reconnaître et lui dit, radoucissant soudain sa voix : « Ils l’ont jeté au loin, s’il vous plaît, dite leur qu’ils me le rapportent ». Naomi demanda simplement : « Qui ont-ils jeté loin de vous, Madame Trew ? ». Florence répondit : « Creaky, voyons ! » C’est celle-là qui l’a jeté dans la corbeille à papier (désignant l’infirmière) ». Creaky était le nom du lièvre en bois, ce lièvre que lui avait fabriqué son père quand elle avait trois ans, juste avant qu’il ne meure…
Nous remarquons qu’un être passe toute sa vie à tenter de récupérer la part d’existence qui lui manque. Quand l’intellect perd ses facultés et que le sujet semble perdre la raison en criant « n’importe quoi »… il est tout simplement en train de la retrouver, de retrouver la raison de ce qu’il ressent, de montrer la part de lui dont le vécu n’a jamais été ni entendu, ni reconnu par qui que ce soit, y compris par lui-même.
Si on demande au sujet âgé de revenir à la raison et d’arrêter de crier pour rien, on lui fait juste perdre la raison qu’il était en train de retrouver. De façon uchrotopique, le sujet poursuit ce qui n’a pas été accompli, comme si c’était toujours là, car cela se situe hors de l’espace et hors du temps. Le praticien qui l’accompagne devra pouvoir l’entendre dans cette dimension et non s’acharner à le ramener dans un présent qui lui ferait perdre la vie qu’il était en train de retrouver. Le retour dans le présent se fait naturellement que ce qui était émergent aura été validé.
Thierry Tournebise, Le grand livre du psychothérapeute, Ed. Eyrolles, 2011, p. 201 (pour complément d’information, je vous renvoie à la fiche « Face aux incohérences du patient », p. 245)
Je vous propose des consultations individuelles au Cabinet Aliotis à Genève ou en distanciel. Je me déplace à domicile pour les personnes à mobilité réduite, dans les établissements médicaux spécialisés et les maisons de retraite. Je peux, à la demande, organiser des présentations interactives de la Maïeusthésie près de chez vous si vous avez un lieu d'accueil (min. 6 personnes).
Bien chaleureusement, Angela Dupraz
Mobile : +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch - www.angeladupraz.com
Genève, le 19.11.2025


