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Angela Dupraz

#51 LE POUVOIR CACHE DE LA FRAGILITE

  • Photo du rédacteur: Angela Dupraz
    Angela Dupraz
  • 3 déc. 2025
  • 9 min de lecture

 Le pouvoir cache la fragilité

  • En thérapie

Dans les situations caricaturales il y aura par exemple le praticien qui dira au patient : « Je ne peux vous accompagner si vous n’acceptez pas de lâcher prise. » ou encore : « Vous êtes trop dans la tête, trop dans l’intellect ». Ou encore le praticien qui décrète quasiment : « Ce que vous éprouvez vient de votre enfance », « …ou de votre histoire familiale ». Si un praticien propose « mettez un peu de distance avec ce parent, ou avec ce frère ou cette soeur … », tout cela n’est que pouvoir et ne peut en aucun cas être considéré comme un accompagnement. Ce sont même des propos plutôt nuisibles.

De même s’il propose qu’il faut absolument se rapprocher, se réconcilier, rencontrer, pardonner ! Tout ce qui force vers autre chose que ce qui se passe est une prise de pouvoir. Même si un rapprochement est souvent souhaitable, celui-ci ne peut s’accomplir sainement qu’en passant par la pleine reconnaissance de tout ce qui se passe, y compris un profond rejet ou une grande haine.

Manquant d’assurance quant à sa compétence à faire face à ce que le patient manifeste, ici le praticien en fait porter la responsabilité au patient. En fait ce ne sont ni le patient, ni la difficulté de la situation qui sont en cause, mais le fait que le praticien se doit d’apprendre une nouveauté qui lui échappe encore. Ces postures de pouvoir, et même de jugement, ne sont bien sûr aucunement un accompagnement thérapeutique. Elles représentent même une posture extrêmement néfaste, même quand elles se déguisent en bienveillance sous forme de « violences douces ».

De façon plus subtile, le praticien serait aussi en situation de pouvoir dans diverses situations qui sont moins évidentes à identifier :

- Le patient retrouve celui qu’il était et dit « je n’ai pas envie de le voir ».  Le praticien répond : « Si vous parvenez à le rencontrer cela sera source d’apaisement ». La posture juste serait de proposer au patient : « C’est mieux pour vous de ne pas le voir !? », … puis : « En quoi est-ce mieux de ne pas le voir ? » etc…

- Le patient se retrouve face à celui qu’il était et ce dernier lui tourne le dos, ne se révèle pas, ne se laisse pas rencontrer. Si le praticien lui dit : « Allez vers lui, dites-lui ˝ Tu n’as rien à craindre, je n’ai que de bonnes intentions ˝ ». Ici il y a tentative de mise en œuvre de pouvoir pour changer la posture de cet Être émergeant qui lui tourne le dos. La posture juste serait d’inviter le patient à lui dire : « C’est mieux pour toi de me tourner le dos !? ». La plupart du temps, cette simple reconnaissance lui permet de se retourner spontanément.

Pour chacune de ces invitations, le ton que le praticien donne à la phrase qu’il adresse au patient, ou à celle qu’il propose d’adresser à l’Être émergent, est un ton de pleine reconnaissance, de validation chaleureuse de ce qui se passe et en aucun cas une posture de sous-entendu manipulatoire cherchant à changer quoi que ce soit. C’est toujours déjà un grand moment de rencontre qui conduit spontanément l’Être émergeant à s’ouvrir, se retourner, partager ce qu’il a besoin qu’on entende.

 

Ce qui est souvent difficile à concevoir ici, c’est que même une volonté de rassurer est une tentative de pouvoir pour changer celui dont on veut modifier le ressenti. Or celui-ci a surtout besoin qu’on reconnaisse son inquiétude ! Cela sera plus apaisant que toute tentative de le rassurer. Et une telle tentative, même proposée avec une grande douceur, est souvent vécue comme une violence engendrant un retrait, un recul, une réaction de protection.

Au cours de la thérapie, tenter le moindre pouvoir, même pour le « bien » du patient ou des Êtres émergeants, indique le manque de confiance du praticien en la justesse de ce qui se passe, de ce qui est éprouvé, de ce qui est manifesté. Cela éloigne d’une possibilité de rencontre et d’aboutissement de la thérapie.

 

  • En pédagogie

Un formateur qui insiste sur l’incompétence ou ignorance d’un stagiaire sera aussi très loin de toute posture pédagogique. Plus il mettra d’autorité pour inciter à acquérir une compétence et ou un savoir, plus il signera par là même sa propre faille pédagogique. Le formateur, comme le praticien, est censé être confiant en la ressource de son interlocuteur, en relever les zones de pertinences et être en réjouissance de ses émergences.  Il consolide ainsi des appuis pour les apprentissages ultérieurs, qui alors se feront plus facilement, plus en douceur.

Un formateur se doit de donner au stagiaire le sentiment qu’il découvre des choses qu’il avait déjà en lui (pédagogie par résonance). Toute posture du genre : « C’est moi qui sais et vous êtes ignorants ! », n’est qu’une tentative de briller pour compenser un manque d’assurance personnelle. Cela nuit considérablement à l’apprentissage et génère beaucoup d’inconfort.

Le formateur se doit de se placer lui-même en tant qu’apprenant, comme s’il était lui-même enseigné par ce qui se passe dans la formation. Cette interaction avec les participants lui permet d’affiner son approche… où tout le monde est apprenant, y compris lui-même, en toute humilité.

 

  • En réunions de réflexions ou de recherche

Hors des thérapies ou des formations, un praticien ou un formateur est censé avoir une délicatesse analogue. Affirmer son propre point de vue est une chose, tenter de convaincre en est une autre. Tenter de convaincre n’est pas une bonne façon de faire passer l’information. On ne peut souhaiter être entendu par quelqu’un en lui démontrant qu’il pense mal ou, pire encore, qu’il est stupide. C’est juste une question de bon sens. Si l’on tient vraiment à être entendu, il est préférable de valider un socle de pertinence chez son interlocuteur avant d’évoquer son propre point de vue.

La difficulté se présente aussi quand, tout en étant ouverts, nous rencontrons quelqu’un qui est fermé, non communicant, dans une relation de pouvoir. Il n’y a pas d’autre choix dans un premier temps que de s’ouvrir à sa fermeture, d’en valider le socle cognitif ou émotionnel. Il ne pourra entendre notre information que quand il sera suffisamment sécurisé dans la reconnaissance de sa propre pertinence cognitive ou émotionnelle, qui le fera exister.

 

Pour y parvenir, il convient de bien intégrer la notion de raison relative et non de chercher des vérités absolues. Une personne a toujours raison de son point de vue, même quand ce qu’elle évoque ne l’est pas d’un autre point de vue.

 

  • L’humilité face à nos propres insuffisances

Toute personne qui se croit aboutie et « au-dessus » risque de s’égarer. Elle ne ferait que compenser son manque de Soi par plus de Moi (d’ego). En fait, nous sommes en perpétuels ajustements par successions de manquements. Et ces ajustements passent par de telles phases !

Être parfait ce serait « être fini » (pas de chance). Être imparfait ce serait « être pas fini » (pas de chance non plus). Osons plutôt notre infinitude en perpétuel déploiement, enrichis du monde que nous rencontrons, par touches successives d’ajustements. Et cela concerne toute la vie. Si plus rien ne bouge, se fige, c’est un peu la mort existentielle.

Pourtant, humblement, nous avons beau comprendre tout cela, nous sommes souvent animés par des réactions émotionnelles qui dépassent notre volonté. Nos comportements perdent alors en délicatesse et nous pourrions nous en vouloir d’être si maladroits, parfois même trop durs envers autrui.

En psychologie de la pertinence, la confiance en la justesse de ce qui est exprimé ou manifesté est en principe suffisante pour éviter toute posture de pouvoir (envers autrui ou envers Soi). Pourtant notre bain culturel nous invite surtout à diriger ou à corriger. La célèbre notion de « maîtrise de soi » en est un exemple. Même en ce qui nous concerne, nous sommes hélas constamment invités à un « pouvoir sur soi ».

Nous confondons alors à tort le fait de « s’écouter » (être ouvert à soi) avec « se plaindre » (s’éviter en invoquant des malchances extérieures). Le fameux « Tu t’écoutes trop » évoque une sorte de manque de pouvoir sur soi. Or le pouvoir sur Soi n’est pas plus élégant que le pouvoir sur autrui. Notre intégrité et notre déploiement s’accompliront bien plus en reconnaissance de Soi qu’en pouvoir sur Soi. Il ne s’agit pas alors de se plaindre, mais d’être en délicate écoute des enjeux qui nous animent, grâce aux stimulations extérieures qui viennent nous déranger (nous « dé-ranger », nous sortir de nos cases illusoires) pour nous éclairer.

 

  • Le piège du besoin de sens

Le besoin de sens, appelé aussi « Besoin eudémonique », fait partie des différents besoins d’un Être humain*

 

*En psychologie positive : Besoin de reconnaissance (que quelqu’un peut nous accorder), besoin de compétence (mettre en œuvre ce qu’on sait faire), besoin hédonique (plaisir), besoin de proximité sociale (faire partie d’un groupe), besoin de sens (utilité, pertinence, quête).

 

Le besoin de sens est très moteur (il nous motive). Il nous pousse à avoir une explication, une quête, une justesse, une explication.  Il nous rend curieux, il est garant de notre évolution cognitive et de notre esprit de recherche.

S’il comporte une certaine noblesse, le besoin de sens comporte aussi un risque : il faut un sens à tout prix, quitte à se saisir de n’importe quelle explication approximative transformée en vérité absolue pour l’occasion. C’est ainsi qu’en thérapie, une situation majeure de l’existence du patient peut apparaître comme justifiant son mal-être. Cette situation est alors investiguée (voire instrumentalisée) en séance, même si ce qui doit être rencontré se situe ailleurs. J’ai ainsi rencontré un patient qui avait passé beaucoup de séances dans d’autres thérapies à propos de sa mère… pour découvrir finalement que c’était son père qui était au cœur de son ressenti.

Le « sens à tout prix » peut conduire à une posture de pouvoir, où le patient est poussé par le praticien vers ce qui est logique, prévu, établi, anticipé compte tenu de ce que dit une théorie.

Paul Watzlawick, célèbre psychologue Junguien, fondateur de l’école de Palo Alto aux USA, dénonce cette tendance à se rassurer en prétendant savoir plus que nous ne savons :

 

« Nous avons tendance à inventer des connaissances et à supposer que nous comprenons davantage que nous ne comprenons en réalité. Nous semblons incapables de simplement reconnaître que nous ne savons pas. » (Paul Watzlawick, L’invention de la réalité, Ed. Le Seuil, 1998, p.155).

 

Il arrive aussi que le praticien ait reçu des patients (ou ait vécu dans sa vie personnelle) des situations analogues. Il risque alors de projeter sur son patient actuel ses vécus antérieurs, alors que ce que celui-ci éprouve est d’une autre nature. Ici aussi il s’agit de situations de pouvoir qui poussent la personne accompagnée vers ce qui ne lui correspond pas et l’éloigne de ce dont elle a besoin.

Il serait souhaitable que notre besoin de sens aiguillonne notre posture de chercheur confiant et attentionné, sans produire d’attachement définitif à quoi que ce soit.

Pourtant, chacun de nous (y compris moi qui vous écris ces lignes) peut se découvrir lui-même avoir de tels comportements indésirables. Plutôt que de s’auto-condamner quand c’est le cas, il serait bon d’y voir une magnifique opportunité d’ajustement, de déploiement, de découverte à accomplir… une remise en cause salutaire. Cela, favorise l’écoulement de la Vie en plein accomplissement au cœur de Soi.

 

  • Un espace profondément existentiel

S’il semble évident que toute tentative de puissance ou de pouvoir soit incompatible avec un réel accompagnement psychologique ou avec un enseignement digne de ce nom, il est parfois plus difficile de l’identifier car les situations ne sont pas toujours caricaturales.

Il est parfois difficile d’identifier cela chez soi-même tant nous sommes convaincus d’une vérité absolue.

 

Il est souhaitable que le « socle existentiel » d’un psy ou d’un formateur soit suffisant pour que toute remise en cause soit une magnifique opportunité et non une déception. Chaque nouveauté s’accompagne alors d’une profonde réjouissance. Elle est soit l’occasion de faire une nouvelle découverte, soit l’occasion de préciser ce dont on disposait déjà. Cela se fait sans déployer aucune énergie, ni pour, ni contre quoi que ce soit ou qui que ce soit. Tout est considéré comme une contribution à un mouvement vers plus de justesse, plus de précisions, plus de clarté.

Quand un psy ou un formateur réalise qu’il s’est éloigné de cela, qu’il a mis de l’énergie, du pouvoir (pour ou contre), même discret, et avec la meilleure des intentions… il n’a pas à se le reprocher, mais à se rencontrer lui-même à cet endroit délicat qui l’a conduit à cet écart. La remise en cause qui en résulte le conduit alors spontanément vers un socle de plus en plus assuré, lui permettant une souplesse et une ouverture de plus en plus grande face à l’inattendu ou face au désaccord. Son appétence pour la découverte, la nouveauté et la justesse peut alors s’exprimer en réjouissance, car il vit chacune de ces situations comme de magnifiques opportunités. Ainsi, même quand une tension apparaît, elle ne dure jamais très longtemps.

 

Thierry Tournebise, extrait de la publication : « Psy et formateur, posture d’humilité hors de tout pouvoir », janvier 2025




« Et il y eut mille choses que je n'avais pas choisies, des choses qui surgirent soudain, transformant à jamais le cours de ma vie. Des joies inattendues, des peines imméritées, des chemins où je me suis égaré, et une existence que je n'avais pas imaginée. Mais j’ai choisi, au moins, la manière de la vivre. J’ai choisi les rêves pour l’embellir, l’espérance pour la porter, et le courage pour l’affronter. » Rudyard Kipling

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Bien chaleureusement, Angela Dupraz

Mobile :  +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch  - www.angeladupraz.com

 

Genève, le 03.12.25

 
 
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