#59 RESILIENCE
- Angela Dupraz

- 27 déc. 2025
- 10 min de lecture
Neuropsychiatre et spécialiste des comportements, Boris Cyrulnik a lui-même fait l’expérience douloureuse d’un choc traumatisant : la perte des siens pendant la guerre avec obligation de silence. Se reconstruire n’est pas pour lui une simple considération intellectuelle.
Selon lui, la résilience est l’expression d’une force insoupçonnée que l’on a en soi. C’est aussi quelque chose qui se construit progressivement après un choc, souvent avec l’aide d’une tierce personne qui joue le rôle de tuteur. Ce tuteur de résilience peut offrir une référence, une écoute, une présence, un modèle, de l’amour… Nous trouvons ainsi des ressources extérieures venant s’ajouter à nos ressources intérieures (souvent insuffisantes).
Boris Cyrulnik nous précise bien qu’un deuil ne se fait pas avec l’oubli. L'oubli serait une sorte d'abandon et l’apaisement ne peut se produire en abandonnant l’être perdu. Il dénonce parfaitement le fourvoiement de certains confrères qui voient malencontreusement dans le deuil un mécanisme d’éloignement et d’oubli, qui permettrait d’aller de l’avant.
Il sait bien aussi que le déni conduit à une amputation de soi. Il le dit et le répète. Quand une part de soi est morte, il faut la faire revenir la vie.
Pourtant il parle du « murmure des fantômes » (souvenirs, réminiscences désagréables) et il propose d’apprendre à se battre contre eux et à leur tordre le cou. « Arracher à la vie un plaisir de vivre malgré le murmure des fantômes » nous dit-il dans son ouvrage « Le murmure des fantômes ». Il parle souvent de combat. Combattre la blessure. Ne pas s’y soumettre. Lui tordre le cou.
Ainsi partagé entre la douceur et la violence, Boris Cyrulnik tente de distiller une explication du fait qu’on s’en sorte après un choc. Il explique avec beaucoup de respect et de pudeur l’importance du pardon tout en soulignant que celui-ci n’est pas toujours possible pour chacun.
Conséquences d’un traumatisme « spécialement pour » ou « à cause de » ?
Nous trouvons assez normal de nous sentir perturbés lors d’un événement pénible. Dans le cas d’un traumatisme, il s’est même généralement ajouté au choc lui-même un comportement écrasant et aggravant de la part l’environnement social (déni, culpabilisation, obligation de silence). Dans de telles circonstances il nous semble légitime de nous sentir affectés. C’est là que se posent les problèmes de résilience.
Par contre, nous trouvons anormal de nous sentir perturbés quand le présent ne le justifie pas. Quand des ressentis inconfortables ou douloureux se produisent sans que la situation présente en soit la cause, nous n’en comprenons pas le sens. C’est par exemple le cas dans des états d’angoisses, de phobies, de pulsions et divers maux psy….
La sensation inconfortable ne vient plus alors de ce qui se passe maintenant, mais plutôt d’un lien avec un choc antérieur.
Ici, la circonstance présente n’a été que le réactivateur d’une ancienne douleur. La dimension du ressenti est proportionnelle à ce qui a été vécu autrefois et non à ce qui se passe aujourd’hui.
Il est important aussi de savoir que la douleur de ce qui a été vécu (importance du choc) n’est pas forcément proportionnelle à la « gravité objective » des circonstances passées.
Prenons l’exemple du cas de cet homme qui, à 10 ans, a plus été choqué par la mort de son chien (qui était son unique confident) que par les nombreux décès survenus dans son entourage familial.
S’il est habituel de parler de « psychopathologies », il serait souvent préférable de parler « d’opportunités ». Ce fameux « murmure des fantômes » évoqué par Boris Cyrulnik est en réalité ici une invitation à la délivrance. En effet, les symptômes sont la manifestation d’un lien avec une part de soi, autrefois blessée, qui attend une reconnaissance, une écoute ou un soin de notre part. Ce « fantôme » n’a rien de malfaisant, bien au contraire.
Les symptômes sont des opportunités pour retrouver son intégrité, pour réhabiliter ces « bouts de soi », mis provisoirement entre parenthèse afin d’assurer sa survie en attendant des jours meilleurs.
Le symptôme présent se produit spécialement pour accomplir cette rencontre avec soi-même et non à cause du passé.
Comprendre que le symptôme se produit « spécialement pour » et non « à cause de » est d’une grande importance.
- « Spécialement pour » indique que l’on va vers quelque chose de précieux à réhabiliter.
- « A cause de » indique, au contraire, qu’on va vers quelque chose de mauvais à éliminer.
Distinguer le fait historique et l’être qui le vit
Boris Cyrulik nous met en garde : « il ne faut jamais réduire une personne à son trauma ».
Si dans un traumatisme nous choisissons de parler de bon et de mauvais, soyons attentifs : nous distinguerons d’une part les circonstances du choc (mauvaises) et d’autre part l’Être qui les a vécues (précieux).
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les circonstances (même mauvaises), sont peu importantes. Elles sont loin en arrière dans le temps. Ce ne sont pas elles qui nous restent et qui nous gênent, même si on en a gardé un souvenir obsessionnel.
Par contre, celui que nous avons été lors du choc reste, lui, très présent en nous à chaque instant de notre vie.
Tous ceux que nous avons été nous constituent et « nous habitent » à chaque instant. Ils constituent notre tissu psychique au même titre que notre tête, nos membres, et notre buste constituent notre corps. Ils continuent à "réclamer" l'aide et la reconnaissance qui ne leur ont pas été accordées.
Ce qui reste dans le présent
L’erreur consiste alors souvent à croire qu’en thérapie il s’agit de « revenir dans le passé » pour éliminer du « mauvais ». Or, les évènements néfastes sont passés et n’existent plus. Par contre, celui que nous avons été au cours de ces événements est toujours là, présent en nous.
Ce n’est pas le passé (ni les circonstances) vers lequel nous devons revenir, mais vers celui que nous avons été au cours de ces événements antérieurs.
Le rétablissement psychologique ne se produira pas en revisitant le fait historique du choc. Tout ce qui compte, c’est celui que nous avons été au moment du traumatisme. Il nous constitue et reste présent en nous à chaque instant ultérieur, dans l'attente du soin qui ne lui a jamais été donné.
Une fracture en attente de soin
C’est là que se trouve la fracture cachée (entre soi et soi). Pour ne pas trop souffrir, nous avons tenté d’abandonner un peu l’être douloureux que nous avons été. Nous « l’emmenons » quand même inconsciemment avec nous, mais en le maintenant à distance pour ne pas qu’il nous déstabilise trop.
S’occuper de cette fracture n’a donc rien à voir avec un retour vers du mauvais à éliminer. Il s’agit en fait d’accomplir une rencontre avec une part précieuse de soi à réhabiliter, une part blessée dont on ne s’est jamais occupé. Il s’agit en fait d’une « médiation entre soi et soi » et non d’un combat. C’est là que nous trouvons souvent une confusion ! Ce n’est pas « un combat contre le mal » mais plutôt « une médiation entre soi et soi » qui nous permettra de retrouver notre intégrité.
Place de la résilience dans ce phénomène
La résilience définit la capacité à ne pas être ultérieurement affecté par un choc. Cela signifie donc qu’il n’y a pas de symptômes ultérieurs.
Nous devrions préciser l'origine de cette absence de symptômes : s'agit-il d’une mise entre parenthèse plus efficace du choc ou d’une intégration profonde et solide de ce qui a été vécu ?
En réalité, il y a plusieurs façons de ne pas s'effondrer après une blessure morale. Le simple mot « résilience » ne dit pas de laquelle il s’agit. Loin d’apporter la lumière sur ces nuances, le mot « résilience » entretient même une ambiguïté (peut-être aurait-on pu choisir un autre mot).
Définit-il une stabilité réelle ou seulement un refoulement profond masquant une fêlure intérieure bien cachée (pouvant rester enfouie plusieurs décennies) ?
En Psy
La résilience est une capacité à faire face à un traumatisme sans en être affecté ultérieurement, ou à trouver un moyen de se reconstruire. De façon plus large, la résilience est une capacité à continuer sa vie après une souffrance ou un choc (même quand ce n’est pas un traumatisme). Elle définit une sorte de stabilité immédiate ou retrouvée. Or il y a deux façons de garder ou de retrouver cet équilibre.
- Soit intégrer spontanément, ou assez rapidement, ce qui vient de se passer. Cela produit alors une authentique stabilité.
- Soit le mettre de côté. Cette parenthèse produit une stabilité temporaire (courte, durable ou même très durable).
Résilience ou concilience ?
Dans la mise à distance durable, l’absence apparente de fracture cache en réalité une rupture intérieure qui devra plus tard être réconciliée. C’est quand il y a cette mise de côté durable que l’on devrait parler de « résilience» car c’est là qu’on tente de résilier et de tordre le cou à nos « fantômes ».
Quand, au contraire, il y a intégration spontanée ou différée, le mot « résilience » ne convient plus. On devrait alors plutôt parler de « concilience ».
Dans la résilience, il s’agit de « résilier », de se détacher de la part de soi blessée.
Dans la « concilience », il s’agit d’intégrer, d’honorer, de valider et même de « de prendre soin » cette part de soi blessée, qui de toute façon nous constitue.
Le fait que cette part de soi ait souffert ne justifie en rien qu’on l’abandonne. Avez-vous pour habitude d’abandonner quelqu’un sous prétexte qu’il souffre ?
Cette part de soi sera « moins lourde » à porter en étant intégrée qu’en étant maintenue à distance. Comme par un invisible phénomène de levier, la situation sera d’autant plus pesante (grave, gravité, gravitation) qu’on tentera de la tenir plus loin de soi.
La médiation incontournable
Non seulement ce n’est pas la gravité de l’événement qui fait l’importance de notre douleur mais, en plus, la source de notre douleur résiduelle, n’est même pas reliée à cet événement proprement dit ! Notre douleur résiduelle est uniquement liée à notre vécu quand nous y étions et à ce que nous en avons fait aujourd’hui.
La trace de notre vécu, est plus importante que ses circonstances historiques. La mémoire de l’événement n’est qu’une sorte de vidéothèque mentale. C’est cette mémoire que nous utilisons pour apprendre nos leçons à l’école. La parcourir n’est qu’une démarche intellectuelle non libératrice… Dans le cas de traumatismes, c’est elle qui nous conduit à ressasser jusqu’à l’obsession.
Nous savons très bien nous accrocher au souvenir (mémoire obsessionnelle) et, en même temps, garder une distance avec celui que nous étions dans cette circonstance qui nous obsède.
S’occuper de la zone historique ne conduit à rien de libérateur (la rejeter non plus). Ce qui importe c’est de s’occuper de celui que nous étions lors de cette circonstance.
La douleur a engendré une rupture (fracture) entre celui que nous étions à ce moment-là et celui que nous sommes devenu. C’est une sorte de sécurité d’urgence en attendant des ressources suffisantes.
La douleur résiduelle dans le présent n’est autre qu’un indicateur (un marqueur) qui permettra d’y revenir pour lui apporter le soin nécessaire. Ce marqueur, pareil à une balise Argos, est garant du fait que nous ne perdrons pas cette précieuse part de soi en attente d’attention et de soin, perdue dans l’océan de notre inconscient.
La réparation consistera en une médiation entre celui que nous étions et celui que nous sommes devenu. C’est une remise en contact pour réduire la fracture, jusqu’à consolidation. C’est ce qui nous permet de restaurer notre intégrité et de guérir de nos diverses amputations de soi, de guérir de nos vides et de nos maux psychologiques, de guérir de nos diverses fragilités et autres manques d’affirmation de soi.
Nous retiendrons que : - Malgré les désordres apparents qui suivent un choc, tout ce qui se passe est toujours l’expression d'un élan inconscient visant à préserver une possibilité ultérieure de retour à l’équilibre.
- Nous sommes inconsciemment "habités" par une multitude de parts de soi en attente.
Il est intéressant de considérer notre inconscient comme "une délicate gardienne" prenant soin de ces précieuses parts de soi, plutôt que comme un lieu sournois rempli de choses malsaines.
Cet inconscient est notre allié et non notre ennemi.
- Le psychothérapeute ne considérera pas le symptôme comme une pathologie à guérir, mais comme un moyen pour le patient d’accéder à lui-même.
Lorsque la réhabilitation est réalisée, le symptôme devient inutile et disparaît. Il ne disparaît pas parce qu'il est guéri, mais parce qu'il n'y en a plus besoin ! Il était plus un nécessaire outil de contact qu'une psychopathologie. Prenons pour exemple un patient qui garde sa haine parce qu’il a encore besoin de celle-ci pour dire sa douleur. Vouloir la lui enlever serait dangereux pour lui.
- Le patient répondant favorablement au « rappel automatique » peut mettre son attention sur celui qu’il était au moment du choc. Dans l’imaginaire, en visualisation, celui qu’il est aujourd’hui s’en « approche » et accepte de le reconnaître, d’en être le confident, l’ami, et de l’entendre enfin comme personne ne l’a jamais vraiment entendu.
Celui qu’il est et celui qu’il était sont ainsi distincts mais très proches. L’un devient la ressource de l’autre, et réciproquement. Cela se passe dans l’imaginaire, mais avec un profond sentiment de réalité et de réintégration. Attention, ce n’est pas une régression. Le patient ne redevient pas celui qu’il était au moment du choc (dans le cas d’un traumatisme important cela n’est vraiment pas souhaitable). Le patient ne doit pas refaire l’expérience du choc. Il doit juste accompagner celui qu’il était à ce moment-là et le réhabiliter en reconnaissant son ressenti. Ce n’est pas non plus une évocation. Il ne s’agit pas ici de la mémoire et des liens intellectuels ou analytiques, permettant juste de comprendre que ceci a engendré cela. Rappelez-vous que ce qui compte, ce ne sont pas les faits ni la mémoire de ces faits. Ce qui compte, c’est seulement celui que nous étions à cette époque avec son ressenti. Celui que nous étions est toujours en nous puisqu’il nous constitue. Il s’agit d’une rencontre avec soi-même et non de l’évocation d’un souvenir. Cette rencontre se passe avec beaucoup de douceur, un peu d’émotion (parfois beaucoup, mais jamais de tempêtes) et la réhabilitation suit instantanément. Le symptôme disparaît, un sentiment de plénitude apparaît avec un mieux-être profond et durable.
Thierry Tournebise, extrait de la publication : « Résilience, intégration réelle et compensations », novembre 2003

© Vincent Munier
« Si nous n'avons fait que traverser une forêt, alors nous resterons le même quand nous reviendrons. Mais si à l'inverse, nous avons été traversés par l'insondable des profondeurs, alors nous reviendrons différents, irréversiblement différents ! Comme quelqu'un qui s'est retrouvé à la racine de lui-même en n'ayant eu cesse de s'égarer dans un monde perdu. » Bernard Boisson
Psychopraticienne en Maïeusthésie, psychothérapie intégrative, et praticienne en Médecine Chinoise & Vietnamienne, je vous accueille au Cabinet Aliotis à Genève ou en visioconférence. J'interviens également dans les hôpitaux, les unités d'urgence, de soins intensifs et palliatifs, maisons de retraite et établissements médicaux spécialisés. Je collabore étroitement avec des médecins et des psychiatres en thérapie déléguée en Suisse. Je peux, à la demande, organiser des présentations interactives de la Maïeusthésie près de chez vous si vous avez un lieu d'accueil (min. 6 personnes).
Bien chaleureusement, Angela Dupraz
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