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Angela Dupraz

#62 VICTIME ET THERAPIE

  • Photo du rédacteur: Angela Dupraz
    Angela Dupraz
  • 2 janv.
  • 11 min de lecture

Situations « ordinaires »

Les « misères courantes » de parents indélicats, de voisins pénibles, de collègues carriéristes, de clients procéduriers, d’employeurs harcelants (…etc.), aussi douloureuses soient-elles, ne peuvent être mises en balance avec les victimes de viols, de pédophilies, de meurtres, d’attentats (…etc.).

Même une personne perdant un proche suite à un accident de voiture causé par un tiers qui n’a pas fait de faute majeure, aussi douloureuse que soit la situation, ne vit pas la même chose que celui qui a perdu un proche dans un accident de voiture causé par une personne alcoolisée, ou sans conscience par jeu ou défis, ou par une personne malveillante.

Cependant, force est de reconnaître que la douleur éprouvée n’est pas obligatoirement proportionnelle à la gravité du fait qui s’est produit. Chacun fait au mieux avec les ressources psychiques dont il dispose, traverse plus ou moins vite différentes étapes (déni, révolte, dépression, acceptation) avec des nuances qui lui appartiennent.

Ce n’est pas le fait à lui seul qui produit l’état de la victime : un Être peut se sentir profondément affecté par la remarque très désobligeante et réitérée d’un collègue, tomber en trouble psychosocial… jusqu’au suicide ; alors qu’un autre peut se remettre d’une situation de viol, non sans difficulté, mais sans passer par l’état « suicidant ». Un praticien qui écoute une personne ayant subi un méfait aura toujours la prudence de ne pas évaluer la douleur de son patient à partir de l’acte qu’il a subi, ni de tenter de minimiser cette douleur en signalant la « non gravité du fait » par rapport à d’autres circonstances objectivement plus lourdes.

Je me souviens de cette patiente qui, lorsqu’elle était jeune avait subi deux traumas. Elle choisit de ne pas me décrire les contenus, mais juste de me signaler leur existence. Nous avons pu accomplir la rencontre de celle qu’elle était dans chacun des deux vécus, sans qu’aucun détail événementiel ne soit révélé. Nous avons commencé par celle dont le vécu lui semblait le plus important, puis avons continué sur la suivante. La séquence thérapeutique ayant abouti à un apaisement, elle choisit alors de me révéler les deux contenus historiques : un grand-père qui ne l’avait pas aimée, et un oncle qui l’avait sexuellement abusée. Elle me précisa qu’elle avait choisi de ne pas me dire le contenu par crainte que je ne priorise l’histoire de l’oncle, alors que le plus douloureux, selon elle, fut le manque d’amour de ce grand-père. Techniquement l’oncle lui a infligé un trauma positif (il a fait quelque chose à son encontre) et son grand père lui a infligé un trauma négatif (il a omis quelque chose d’essentiel à son égard). Il se trouve que le trauma négatif a causé en elle plus de ravages que le trauma positif, en dépit du fait que la justice ne prévoit de punir que l’oncle. Cet exemple nous montre bien à quel point les réponses « toutes faites » ne sont qu’illusions. Seul le patient connaît l’importance de ce qu’il a vécu et le praticien doit garder à cet égard une grande humilité.

 

Situations « majeures »

Ce sont les situations graves mais isolées. Ainsi, une femme a perdu son mari …par suicide … et ses deux enfants adolescents …qu’il a tués avant de se donner la mort ! Voilà une suite d’événements que la patiente a « surmonté » par une semaine de coma, puis par un cheminement qui l’a conduite à …regretter de ne pas avoir su entendre son mari dans la douleur invraisemblable qui devait être la sienne pour qu’il en vienne là ! Cette situation ne constitue pas une référence. C’est simplement une situation qui s’est produite et que la personne a vécue et gérée ainsi. Cela lui permet de penser de la meilleure façon possible à ces êtres qui comptent pour elle : ses enfants, son mari, celle qu’elle était.

Une autre personne a perdu l’une de ses filles, qui est décédée …assassinée par son petit ami …qui ensuite s’est donné la mort. Un long chemin l’a conduite à une bienveillance naturelle envers ce garçon, qu’un état de souffrance et d’errance conduisit à commettre une pareille horreur. Ce cheminement lui permis de trouver une paix satisfaisante.

Bien au-delà de l’idée de « pardon » (enlever la sanction), ces deux personnes ont abandonné la rancune (la rumination du rance et du nauséabond) pour se situer rapidement dans une zone plus humaine. Elles ont surtout évité que la peine soit quadruple : 1/ La peine lors du choc initial qui ne peut être absente ; 2/ La colère et la volonté de vengeance qui peut rendre la victime aussi violente que l’auteur (devenant semblable à lui, elle perd de son humanité) ; 3/ La rumination qui fait « durablement mastiquer du rance, de l’avarié » ; 4/ L’altération du souvenir de l’Être concerné, dont la mémoire devenant associée au drame crée un mélange insoutenable (qu’il s’agisse du souvenir d’un proche, ou du souvenir de celui qu’on était lors des faits). Quand ces quatre phénomènes se produisent, l’auteur a (sans le savoir) frappé quatre fois, en un seul coup !

 

Situations « extrêmes »

Ce sont les situations graves, mais touchant un grand nombre de personnes en même temps : guerres, crimes de guerre, génocides, attentats. Là, il ne s’agit plus « simplement » d’un tortionnaire, mais d’un groupe de personnes au nom duquel l’auteur a commis son acte (une idéologie, une philosophie, une politique, une croyance). Si l’acte est aussi horrible que précédemment, sa source est différente. L’effet « collectif », tant de la source que des victimes, en surdimensionne l’impact.

Il est évident que face à une telle horreur une mémoire collective des faits est indispensable, indéfectible et essentielle. Mais elle comporte un risque si l’on n’y prend pas garde : la mémoire de l’horreur associe pour toujours les victimes à cette horreur. Ainsi leur mémoire en est souillée, car il devient impossible de penser à elles dans ce qu’elles avaient de plus beau (si l’on oubliait les faits aussi, car on ne prendrait plus la mesure de leur vécu). Les auteurs, en plus de la souffrance infligée et de la vie ôtée, sont même parvenus à éteindre la grâce que l’on pourrait avoir dans le souvenir que l’on a de ces victimes.

Il n’est pas acceptable de donner aux auteurs un tel pouvoir. C’est pourquoi après une longue maturation, concernant le souvenir de la Shoah et l’incontournable mémoire des faits, des personnes ingénieuses ont eu l’idée d’y ajouter « la mémoire des Êtres ». Cela a été réalisé en 2005 dans une exposition avec le « mur des noms » comportant de façon exhaustive les noms des Êtres qui furent victimes de l’extermination, afin de leur restituer cette identité qu’un régime a tenté d’effacer. Il s’y ajoute une exposition de photos, avec des archives sur leurs vies, révélant des histoires individuelles et des visages, afin de ne pas perdre trace de la grâce de ces Êtres, afin qu’ils puissent être dissociés des images d’horreur, et que leur souvenir soit honorable. Elle réussit ce tour de force de faire se côtoyer la mémoire des faits et la mémoire des Êtres.

Pour les survivants de tels cauchemars, anciens … ou actuels (car hélas de tels agissements n’ont pas disparu de la planète), des accompagnements psychologiques peuvent se révéler précieux, y compris en intergénérationnel quand des ancêtres les ont vécus, car cela peut laisser une trace sérieuse dans la descendance : psychologique, et même épigénétique (les gènes sont impactés en s’activant ou se désactivant en fonction de ce qui est éprouvé par le sujet - cela se transmet à la descendance).

Le patient doit pouvoir « raconter ce qui lui est arrivé » à sa convenance : mise en mots, élaboration mentale, partage. Cependant, le praticien devra assez rapidement, mais à un moment adapté, le conduire à plutôt « rencontrer celui qu’il était lors du drame », à devenir pour celui-ci un accompagnant. Le patient présent devient une ressource pour celui qu’il était, sans pour autant revivre lui-même ce qui s’est passé. Il n’est pas en régression dans un vécu re-éprouvé, mais en « rencontre » de celui qui a éprouvé jadis ce choc. Une sorte de méta position, mais qui est plus une « présence » bienveillante qu’un poste d’observation. Cette « rencontre » est essentielle car, bien évidemment, celui qui a éprouvé jadis le choc ne mérite pas, en plus, d’être considéré comme infréquentable …d’autant moins que le patient en a besoin pour son intégrité psychique. Qu’il s’agisse du sujet lui-même ou d’un ascendant ayant vécu le drame, le processus sera de même nature. On ne peut changer ce qui s’est passé, mais on peut changer le fait que celui qui s’y trouvait n’y soit plus seul, et fasse désormais à nouveau partie de la psyché avec grâce.

La possibilité de « rencontrer celui qu’il était et de l’accompagner » sans avoir à « dire les faits » est intéressante en ce sens que cela évite au patient une régression inutile, mais aussi dans certains cas, comme le disait une victime du génocide au Rwanda : ce qui s’est passé est tellement horrible, nous avons tellement été vidés, anéantis, mis en désolation, que parler ne nous est même plus possible, semble désuet. On pourrait dire aussi : qui peut entendre une telle chose ?

Bien des victimes renoncent à « dire », car l’horreur est telle que, dès qu’ils ouvrent la bouche pour l’évoquer, ils font peur à leur interlocuteur (fut-il thérapeute). Ils se ressentent alors comme un monstre à ses yeux, vu la réaction qu’ils produisent en lui parlant. Se taire à jamais devient leur « moins mauvaise solution », mais ils porteront toute leur vie ce secret, où ce qu’il y a de plus inestimable en eux est enfermé dans une oubliette de monstruosité, qui l’efface aux yeux du monde. Le retrouver avec bonheur, avec réjouissance est la « réparation » que le praticien peut apporter. Son professionnalisme à ce sujet ne doit pas défaillir et cela ne lui sera possible que si c’est authentique. Cela ne peut être authentique et spontané que parce que le praticien prend l’option de tourner son attention vers les Êtres à rencontrer, et non vers les faits à raconter.


 

Trace de Soi et trace de l’autre

Lors d’un trauma, la psyché aura tendance à s’auto-cliver afin de s’assurer une paix suffisante. Grâce à la pulsion de survie (garante de la sécurité), la part d’elle qui a été est trop impactée émotionnellement en est « séparée » afin de s’en préserver. Certes ce clivage préserve, mais il induit une perte de Soi.  Afin d’y remédier, la pulsion de Vie (garante de la cohésion) produit ultérieurement des manifestations (symptômes), qui ne sont autre chose qu’une sensation en résonnance avec le vécu initial. Une sorte de « trace de Soi », une trace de celui qu’on était lors du choc.

 

Cette trace ne doit pas être effacée, car elle joue deux rôles : l’un est de maintenir une vigilance (éviter un nouveau danger), l’autre est de permettre ultérieurement une « remédiation » d’avec ce qui a été clivé (retrouver son intégrité).

Concernant la vigilance il ne s’agit ici que de réactions automatiques, parfois encombrantes, car obsessionnelles ou phobiques, donc d’une efficacité limitée. Concernant l’intégrité, il est légitime de se demander s’il est bien utile de reprendre contact avec celui qu’on était lors du trauma. N’y a-t-il pas un danger à recontacter une telle zone de Soi qui a si judicieusement été écartée ? Sandor Ferenczi (1873-1933), psychanalyste contemporain de Freud, avait bien remarqué, d’une part ce phénomène de clivage, d’autre part que le fait de revivre la situation n’est pas thérapeutique. Nathalie Zajde (maître de conférences en psychologie clinique à Paris VIII) rapporte ces remarques de Ferenczi :

« Une partie de l’être reste en éveil tandis que l’autre, la partie sensible, disparaît littéralement sous le choc […] il est devenu deux, […] » (Zajde Nathalie- Nathan, Tobie - Psychothérapie démocratique – Ed. Odile jacob 2012, p.180,181)

« A quoi bon réveiller les vécus douloureux si c’est pour leur conférer une nouvelle recrudescence » (ibid, p.182,183).

A n’en pas douter, il a raison, et son intuition est magnifique : revivre la même chose ne sera pas thérapeutique. Pas de catharsis à espérer, pas de libération par reviviscence. Ce qui est thérapeutique, c’est le fait de « rencontrer celui qu’on a été et qui a vécu cela », pas de le revivre soi-même, car « une fois ça suffit ! ». Ce qui est à accomplir, c’est de le « rencontrer », et de « lui accorder la reconnaissance qu’il n’a jamais reçue » concernant ce qu’il a éprouvé, en termes de nature et de dimension (quel type de ressenti et à quel point). Une fois cela réalisé, il se trouve objectivement que les ruminations, les pensées obsessionnelles ou les flashs cessent, ou au moins perdent beaucoup d’ampleur.

Cette rencontre est rendue possible par le fait que c’est « l’Être qu’on était lors du trauma » que l’on retrouve, et non « la situation » que l’on revit. Elle est possible du fait qu’une acuité nouvelle permet de distinguer enfin entre cet Être et ce qui s’est passé. L’horreur n’est pas chez cet Être, mais seulement dans les circonstances. De ce fait, il redevient fréquentable et peut être réintégré !

Il importe de comprendre que le symptôme n’est autre qu’une trace de cette part de Soi clivée. L’ôter sans discernement peut être dommageable. Laisser le sujet qui a vécu le trauma en souffrir l’est aussi. D’où un soin psychologique adapté qui permet de retrouver cette « part de Soi », sans revivre l’évènement, qui à la fois restaure l’intégrité de la psyché et permet une vigilance plus efficiente (qui n’est plus réactionnelle ou obsessionnelle).


 Quand un ascendant est source du trauma

Dans le vécu des ascendants, il arrive qu’un parent ou un grand-parent, ou un membre de la famille, soit source d’actes indélicats, douloureux, parfois violents, parfois même judiciairement répréhensibles. Que la loi fasse son travail est une chose, que ces Êtres soient méprisés en est une autre, surtout si le patient ou l’un de ses parents en est issu : être issu d’une personne monstrualisée, ça ne fonctionne pas, car l’enfant d’un monstre serait un monstre lui-même.

 La démarche doit d’une part prendre en compte le vécu éprouvé par celui qui en a souffert, mais aussi d’autre part prendre en compte ce qui a motivé les actes des auteurs indélicats. Sans pour autant « excuser » ou « pardonner » les actes, il conviendra de distinguer « ce qu’ils ont fait » de « qui ils sont » et de « ce qui les a conduits à cela ». L’on peut ainsi avoir un jugement sur l’acte (clarification des valeurs humaines et sociales) tout en gardant une considération indéfectible concernant l’Être. L’acte est une chose (estimable, évaluable), l’Être est quelqu’un (inestimable, hors du champ des valeurs).

 

La complexité du signalement

La loi demande de faire un signalement quand une personne vulnérable et dépendante est en danger, du fait d’une suspicion de maltraitance subie dans sa vie privée. Le signalement concerne initialement les enfants maltraités (violences), ou en danger (absence de soins, soins néfastes ou inappropriés). La notion de signalement s’est étendue aux personnes âgées victimes de maltraitances. Extension plus ou moins abusive (les personnes âgées ne sont pas des enfants) mais compréhensible (elles sont des personnes vulnérables).

La situation est délicate car engager un signalement sans le consentement de la victime lui fait perdre la confiance en son interlocuteur et, de ce fait, peut ensuite la conduire à refuser de l’aide. D’un autre côté, la laisser en danger est inacceptable, bien sûr sur un plan légal, mais aussi sur un plan éthique, particulièrement quand l’auteur est socialement dangereux. Il peut alors y avoir une négociation honnête et franche au sujet de ce signalement avec la victime et ce n’est qu’en dernier recours que cela devrait avoir lieu sans son consentement.

 

Thierry Tournebise, extrait de la publication « Sans rancune, ni pardon… », novembre 2016.

 

En lien, le film de Yann Arthus-Bertrand, HUMAN : https://www.goodplanet.org/human/


« Si vous voulez changer le monde, commencez par aider les gens à se sentir plus en sécurité. » Stephen Porges, spécialiste mondial du lien unissant le système nerveux autonome au comportement social

Psychopraticienne en Maïeusthésie, psychothérapie intégrative, et praticienne en Médecine Chinoise & Vietnamienne, je vous accueille au Cabinet Aliotis à Genève ou en visioconférence. J'interviens également dans les hôpitaux, les unités d'urgence, de soins intensifs et palliatifs, maisons de retraite et établissements médicaux spécialisés. Je collabore étroitement avec des médecins et des psychiatres en thérapie déléguée en Suisse.

Je peux, à la demande, organiser des présentations interactives de la Maïeusthésie près de chez vous si vous avez un lieu d'accueil (min. 6 personnes).

 

Bien chaleureusement, Angela Dupraz


Genève, le 02.01.2026

 

 Mobile :  +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch  - www.angeladupraz.com

 

 

 

 

 
 
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