#65 ÊTRE DANS LE GRAND ÂGE ET ÊTRE QUELQU’UN
- Angela Dupraz

- 9 janv.
- 10 min de lecture
Dans le très grand âge (d’autant plus que la médecine sait nous prolonger) il arrive que l’autonomie diminue jusqu’à parfois disparaître. La médecine sait prolonger la vie, mais pas encore la jeunesse. Alors des institutions spécialisées viennent en aide à ceux qui ne peuvent plus se suffire à eux-mêmes.
Dans ce contexte, saurons-nous encore voir le "quelqu’un" qui vit au cœur de ces hommes et femmes de grand âge, ou bien nous contenterons nous de voir "une personne âgée" ? Le mot "personne" désignant peut-être ici le fait qu’on a cessé d’y voir quelqu’un.
Notre manière de nous comporter avec nos aînés modifie considérablement leur vécu... et le nôtre.
S’il est vrai que la perte d’autonomie physique apparaît au cours des années, une autonomie psychique peut être maintenue et même favorisée par le fait de laisser l’individu vieillissant aux commandes de sa vie. S’il est moins alerte, il n’empêche qu’il est, la plupart du temps, en capacité de prendre des décisions éclairées.
Il s’agit avant tout de l’écouter, de valider ses propos, et d’entendre ses raisons. À partir de là, il sera beaucoup plus facile d’inter-agir avec lui.
Il gagnera en liberté d’être et nous gagnerons en temps et en confiance instaurée avec lui.
Cela vaut aussi pour les individus qui ont sombré dans la démence. Les propos d’un être ne sont jamais dénués de sens, même quand ils nous paraissent insensés. Ils parlent nécessairement de vécus antérieurs qui demandent à être entendus.
La vieillesse, avec ou sans démence, est l’ultime étape pour pouvoir rassembler les "parts" de soi laissées de côté au cours de la vie lorsque les événements ont été trop douloureux.
Pour mieux comprendre le grand âge
J’ai entendu un éminent psychiatre, au fait des problèmes de communication, s’exprimer à ce sujet dans une émission radio. Il faisait remarquer aux auditeurs qu’il est difficile de se mettre à la place de ces personnes malades, grabataires, parfois démentes… et que de ce fait il est difficile de les comprendre.
En effet, il est impossible de se mettre à leur place. Et c’est là notre problème en communication : pour comprendre les autres nous essayons toujours de nous mettre à leur place. Or, nous mettre à la place de quelqu’un (même d’un jeune) revient à ne contempler que notre propre imaginaire et à rester aveugle à autrui.
Par contre, nous y parviendrons en nous ouvrant à eux, en cessant d’essayer de nous mettre à leur place. Nous y parviendrons le jour où nous saurons être attentif à quelqu’un au-delà de son apparence physique ou intellectuelle ; le jour où l’individu comptera plus à nos yeux que son discours (et que le nôtre).
Nous y parviendrons le jour où nous saurons être distincts de lui sans en être distant. Le jour où nous saurons être chaleureux sans être dans l’affectivité.
Nous pourrons le comprendre le jour où nous saurons mieux entendre que dire ; le jour où nous entendrons avec plus que nos oreilles ; le jour où le cœur (pas l’affectivité, qui elle rend aveugle) affinera notre perception d’autrui.
Nous commencerons alors à savoir de quoi nous parlons quand nous parlons de dignité, d’autonomie, de syndrome de glissement, de démence, de réhabilitation de la raison, etc….
Quand nous parlerons de projets de vie dans une maison de retraite, il s’agira alors vraiment de projets de vie.
Pour parler de vie il est essentiel de considérer l’humain dans la globalité de son existence. Cela ne peut bien sûr se résumer à des évaluations physiologiques ou psychologiques (même si celles-ci sont utiles).
La maison de retraite, ultimes astuces de vie ou de survie
Pour ceux qui n’ont pas trouvé de sagesse, c'est-à-dire la plupart d'entre nous, quand les compensations diminuent ou s’arrêtent, l’esprit peut "se débrancher" un peu pour ne plus souffrir… et cela ne donne pas franchement des allures de sage !
Certains états psychopathologiques ont des causes purement physiologiques et nécessitent alors des traitements médicamenteux et un travail de rééducation adaptés. Mais la plupart des apparents dérèglements mentaux ne sont pas que physiologiques. Souvent ils n’ont même rien à voir avec la physiologie. Ils sont :
- Soit une astuce pour ne plus souffrir. C’est alors une anesthésie de survie.
- Soit un moyen pour retrouver enfin des raisons oubliées (des moments d’existences non intégrés qui attendent toujours un soin ou une écoute qu’ils n’ont pas reçus). C’est alors une pulsion de vie poussant l’individu à restaurer un bout de son histoire.
Même quand un homme ou une femme très âgés semblent dire n’importe quoi et être atteints d’un trouble du comportement… ils sont peut-être en train d’évoquer une raison fondamentale de leur existence présente ou passée.
La raison : c’est ce qui est source, ce qui est origine... et provoque leur apparent trouble actuel. C’est la raison de leur trouble.
Cette raison est un moment de leur vie où ils ont souffert. Leur pulsion de survie (réflexe) leur a permis d’éloigner cette douleur de leur conscience. Mais en même temps leur pulsion de vie (inconsciente) a assuré la protection de cette part de vie contre l’effacement.
Ceci est important car si la pulsion de survie est essentielle pour échapper à la douleur, elle a l’inconvénient d’amputer un bout d’existence, un bout de sa structure psychique.
La pulsion de vie assure la sauvegarde de cette part de soi oubliée. Elle en assurera aussi la manifestation ultérieure dans des circonstances similaires. Le but étant de la réhabiliter pour se guérir de ses manques. Dans la fin de vie, une personne meurt plus en paix si elle est entière. C’est un aspect de l’accompagnement de fin de vie qu’il faut prendre en considération en plus de tous les autres.
Ce qu’on nomme trouble est donc souvent un éclaircissement en marche. Encore faut-il savoir l’accompagner. Pour cela, il faut d’abord avoir confiance en ce quelqu’un que sont cet homme ou cette femme de grand âge.
Ce qui devient grave, c’est quand toutes les personnes qui entourent cet homme ou cette femme très âgés nient cette raison… jusqu’à la leur faire perdre ! Même avec de bonnes intentions, cela est trop fréquent.
La dépendance
L’autonomie est au cœur des préoccupations. Qu’est-ce que l’autonomie ? Naturellement quelqu’un d’autonome peut accomplir seul de nombreux actes de la vie courante. Se déplacer, se laver, manger, aller aux toilettes… etc.
Mais ce n’est pas tout. L’autonomie, c’est aussi de décider par soi-même. C’est aussi le droit d’avoir des pensées personnelles, des avis, des ressentis, des désirs.
Quand une chose n'est plus possible et qu'en plus, même l'évoquer ou la désirer devient interdit... le monde est alors un monde totalement vide.
Or, la difficulté des soignants est de valider la pertinence d’une demande qu’ils savent ne pouvoir satisfaire. Tel pensionnaire demande de rentrer chez lui. Il s’entend répondre : "Mais votre maison c’est ici maintenant !", ou "Mais vous savez bien que ce n’est pas possible, votre maison a été vendue"…
C’est comme pour le repas, la toilette, les soins… Le vœu du pensionnaire ne pouvant être satisfait, il est nié… "pour son bien" ! Chaque soignant pense qu’on ne peut entendre et valider la pertinence d’une demande quand on ne peut la satisfaire.
Quand il veut rentrer chez lui, personne n’ose lui dire : "Votre maison vous manque ?" car chacun sait qu’il ne pourra satisfaire ce désir. Alors il semble plus convenable de le nier.
Si l’autonomie physique ne peut être retrouvée, rendons au moins l’autonomie psychologique. Il en découlera des améliorations physiques. Il n’est pas facile de rester motivé à vivre quand 90 % de vos propos sont niés. Même s’ils sont niés avec gentillesse, ils rendent progressivement invalide. Puis, quand nous sommes niés même par les "gentils" que nous reste-t-il ?
Les troubles psy, recentrages dans le temps et l'espace
S'ils sont parfois nécessaires, les recentrages dans le temps et dans l'espace, quoi que abondamment recommandés, peuvent aussi être dangereux. Dans tous les cas, ils ne doivent impérativement être pratiqués qu'après avoir aidé la personne à accéder à sa raison.
Dire à la personne de 90 ans qui appelle sa mère : "Quel âge avez-vous ?" pour la ramener à la réalité que sa mère est morte va malencontreusement mépriser le manque de mère qu'elle exprime et cela ne l'aide pas. Au contraire, en niant sa raison (la raison de son ressenti) on contribue, sans le vouloir, à la lui faire perdre... et à lui faire perdre en même temps un bout de sa vie
Quand la raison est validée, la personne se recentrera souvent d'elle-même. Si ce n'est pas le cas, à partir de ce moment, on peut alors accomplir le fameux recentrage. C'est dans ce sens que nous examinerons les situations ci-dessous.
Délires
Quand des pensionnaires tiennent des propos apparemment incohérents, l’habitude est de parler de démence. Parfois ils évoquent comme étant présentes des choses ou des gens absents.
Telle personne voit des animaux, telle autre insiste pour ranger son bois, une autre encore dit que quelqu’un veut la battre. Il y en aura qui veulent aller chercher leur fils à l’école, d’autres qui appelleront leur mère… etc.
Les soignants et médecins sont désappointés devant de telles situations. La difficulté est qu’après un étiquetage "dément" la personne âgée n’est plus du tout écoutée. On risque alors de passer à côté de choses importantes. Même en gérontopsychiatrie, une infirmière me signalait qu’il est recommandé à l’équipe de ne pas tenir compte des propos de telle patiente car elle est hystérique.
Quand l’homme ou la femme âgés, même en perte de facultés mentales, évoquent des propos répétitifs, ceux-ci ont forcément une importance. Comme si une part blessée de leur vie cherchait sans cesse à s’exprimer car personne ne l’a jamais entendue. Pour retrouver au moins un peu d’équilibre, il est essentiel qu’on les aide à exprimer cette raison qui les habite. Le plus curieux est que quand ils semblent perdre la raison, ils sont en fait en train de la retrouver. L’instant est donc précieux.
Une femme âgée veut aller chercher son petit-fils à l’école car il est seul. Elle semble s’égarer. En l’écoutant on découvre qu’elle parle du jour où les parents de cet enfant sont morts et où il s’est retrouvé seul à l’âge de 10 ans... également où elle a elle-même perdu son fils. Cette part meurtrie de sa vie attend du soin.
Troubles du comportement
Peurs, agressivité, insultes. Quand les comportements semblent inadaptés à la situation réelle, on parlera de troubles du comportement. Cette appellation indélicate ne tient pas compte là non plus du fait que si le comportement est inadapté au présent, il est parfaitement en correspondance avec une raison. La raison peut être actuelle ou passée. Mais il y en a une.
Par exemple : il faut plusieurs mois pour découvrir tout simplement que ce pensionnaire invalide et agressif souhaitait simplement avoir son fauteuil tourné vers le jardin visible de la fenêtre. Une autre personne est agressive quand on la touche (même doucement) pour ses soins. Elle profère des insultes ! Elle mord, elle griffe. En fait, il faudra trop longtemps pour découvrir qu’elle a subi des actes de pédophilie dans son enfance…
Le grand âge dément. L'homonyme de dément veut aussi dire "cesse de mentir". Peut-être se révèlent à ce moment des bouts d’histoire trop longtemps cachés ou des présents trop mal entendus.
Venir au monde
Toutes ces raisons qui émergent, sont des opportunités de naissance. De naissance ? Peut-on naître en maison de retraite ? Certainement ! Il reste encore bien des parts de soi à naître même dans cette étape de la vie.
Comme nous l’avons vu plus haut, c’est le moment de l’existence où les compensations s’évanouissent. Le dénuement conduit à se retrouver en face de ce qu’on a si souvent mis de côté. Mais la tâche est parfois rude au point que la démence puisse être un ultime recours pour y échapper encore. Heureusement, il y a mieux : accomplir la naissance des parts de soi restées entre parenthèse.
Notre immaturité de l’époque nous les a fait mettre de côté. Le moment est venu de les réhabiliter, de leur donner du soin. Comme si des parts de nous-mêmes n’ayant pu naître totalement, par immaturité, nous les avions laissées en garde dans notre inconscient. L’inconscient est un bon gardien de ces parts de soi en attente. Comme un enfant laissé chez une gardienne, elles attendent que nous revenions les chercher. C’est donc le moment des retrouvailles.
La structure psychique d’un individu a été amputée des moments douloureux par sa pulsion de survie. Cet individu se tournera plus tard vers ces parts amputées pour les réintégrer, poussé inconsciemment par sa pulsion de vie. La pulsion de vie pousse à redevenir entier en invitant à réhabiliter les parts de vie personnelle et familiale manquantes.
Les soignants doivent se préparer à ce type de travail pour accompagner sainement ces hommes et ces femmes dans la dernière étape de leur vie et aussi au moment de leur fin de vie.
Efficacité et stress des soignants
Vous travaillez dans le monde soignant et vous occupez de personnes âgées ? Que vous soyez médecins, infirmières, aides- soignants, agents de service hospitaliers, ergothérapeutes, kinésithérapeutes, psychologues… ces lignes vous apporteront quelques éléments s’ajoutant à vos connaissances et à votre expérience pour optimiser votre travail.
Les éléments-clés sont :
- Être distinct sans être distant.
- Être chaleureux sans être dans l’affectivité.
- Être proche sans se mettre à la place.
Pour éviter les stress, nous éviterons donc l’empathie autant que la prise de distance. Souvent conseillées sans discernement, ces deux notions sont des pièges qui engluent les soignants dans des comportements impossibles et contradictoires. Il en résulte du stress, de l’inhumanité et de l’affectivité. En effet, comment pourrait-on être empathique (se mettre à la place) et en même temps garder une distance suffisante (être loin) ? La distance doit être prise avec l'histoire de la personne, mais surtout pas avec la personne elle-même.
Sans cela l'humanisation tant évoquée n'est qu'un vain mot.
Ces nuances permettront de diminuer le stress, de mieux prendre soin de soi et des patients, d’éviter le burn-out auquel sont exposés les soignants s’occupant de patients en situations extrêmes.
Thierry Tournebise, extrait de la publication : « Personnes âgées », 2001

« Pour mourir en paix, être entier. Pour être entier, accueillir en soi tous ses bouts de Soi éparpillés dans le temps de l’histoire personnelle et familiale. » Thierry Tournebise
Psychopraticienne en Maïeusthésie, psychothérapie intégrative, et praticienne en Médecine Chinoise & Vietnamienne, je vous accueille au Cabinet Aliotis à Genève ou en visioconférence. J'interviens également dans les hôpitaux, les unités d'urgence, de soins intensifs et palliatifs, maisons de retraite et établissements médicaux spécialisés. Je collabore étroitement avec des médecins et des psychiatres en thérapie déléguée en Suisse.
Je peux, à la demande, organiser des présentations interactives de la Maïeusthésie près de chez vous si vous avez un lieu d'accueil (min. 6 personnes).
Bien chaleureusement, Angela Dupraz
Genève, le 09.01.2026
Mobile : +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch - www.angeladupraz.com


