#69 EXISTER ENFIN
- Angela Dupraz

- 18 janv.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 21 janv.
LIGNE DE FRONTIÈRE : Le sujet face au trou noir maternel
Par Joëlle Lanteri, Psychanalyste
Ouverture
Il existe des mères vivantes et des mères mortes. Non pas mortes dans le réel, mais psychiquement absentes : vidées de désir, incapables d’animer la vie psychique de l’enfant.
Face à elles, la fille vit sur une ligne de frontière : trop loin, elle tombe ; trop près, elle disparaît.
Certaines patientes ne viennent pas « pour leurs symptômes ». Elles viennent parce qu’elles sentent qu’elles ne tiendront plus très longtemps sur cette ligne fragile où chaque pas menace d’effondrement.
Le travail thérapeutique consiste alors à affronter ce trou noir maternel — ce vide qui aspire, cette absence qui dévore, et dont il faut pourtant s’extraire pour vivre.
Encart pour les praticiens
Cette vignette interroge une clinique spécifique : celle de la mère morte (André Green) et de l’emprise primaire (Piera Aulagnier).
La patiente borderline n’est pas « instable » : elle lutte contre une attraction gravitationnelle interne liée à un manque inaugural de désir maternel.
Le vide de la mère crée un mouvement d’aspiration où la fille s’identifie au non-être, oscillant entre symbiose mortifère et séparation vécue comme meurtre.
L’écho cinématographique à Julieta d’Almodóvar permet d’éclairer cette dynamique :
quand la mère est effondrée, la fille disparaît pour survivre.
Cette articulation — disparition psychique comme acte de survie — éclaire le travail thérapeutique autour du risque suicidaire, de la séparation, et de la reconstruction d’un territoire psychique propre.
Une jeune patiente, récemment diagnostiquée borderline, arrive un matin en thérapie après un placement en urgence dans un établissement de soins.
Jeune majeure, elle accepte pourtant de faire chaque semaine un long trajet pour ses séances.
Ce placement n’a rien d’une sanction : c’est une tentative institutionnelle de la protéger d’un environnement psychique qui la menace, de lui donner un territoire respirable.
Elle ne le dit pas, mais tout son corps le formule : rester chez ses parents, c’est mourir lentement.
1- Une scène familiale révélatrice
Lors d’une rencontre familiale, le tableau s’impose avec une netteté glaciale.
– La mère règne.
Elle occupe tout, parle pour tous, incarne ce mélange inquiétant de maîtrise et de vide.
Indétrônable, jalouse, férocement sensible à tout risque de rivalité féminine.
– Le père est un appui matériel, mais il vit sous la coupe de la mère.
Sa présence rassure, mais n’ordonne rien.
– La sœur s’est coulée dans le moule maternel, a trouvé le ton juste pour ne pas déranger.
Et au milieu, la jeune patiente apparaît comme celle dont l’existence dérange la géométrie narcissique du système. Une présence qui fissure l’image, comme si elle révélait ce que la mère s’acharne à tenir sous scellés.
2- Une phrase qui glace
Lorsque la jeune femme confie à sa mère qu’elle n’en peut plus vivre, celle-ci répond :
« Je t’aiderai. Je ne te jugerai jamais. »
Ce n’est pas du soutien. C’est un pacte mortifère. Une collusion silencieuse, presque tendre,
avec l’idée de disparaître ensemble.
Cette phrase signe une alliance contre la vie : une fidélité au trou noir maternel qui réclame sa fille comme compagne d’effondrement. À partir de là, la séparation n’est plus un axe thérapeutique : elle devient une urgence vitale.
3- La première année : identification et lutte
Durant la première année, un transfert intense s’installe. La jeune femme veut comprendre, veut penser, veut devenir psychologue. Elle s’arrime à cette possibilité : vivre autrement que dans le vide maternel.
C’est un mouvement d’une immense intelligence psychique : chercher ailleurs un modèle féminin non mortifère. Conquérir enfin un territoire interne qui ne soit pas annexé à celui de la mère.
4- La rechute : quand le corps porte le trauma
Mais la chute arrive. Anorexie, boulimie, excès, effondrement, conduites à risque. Le corps devient la seule scène disponible pour dire : la faim de mère, le trop-plein de mère, l’effroi de la séparation, la haine retournée, la tentation de disparaître pour ne plus trahir celle qui règne.
Le père est terrorisé par le risque suicidaire. Il surveille, retient, étouffe. Mais il ne retient que l’ombre. Le sujet, lui, glisse.
5- Ce que disent Green et Aulagnier
Pour comprendre ce qui aspire la patiente, il faut convoquer deux penseurs majeurs.
- André Green : la mère morte
La mère morte n’est pas une mère absente physiquement. C’est une mère psychiquement éteinte, débranchée de son désir.
L’enfant tente d’abord de la ranimer, puis finit par s’identifier à son vide. Cette identification produit un mouvement d’aspiration : le sujet est happé vers un trou noir interne.
- Piera Aulagnier : l’emprise primaire
Aulagnier décrit la mère qui pense « à la place de », qui éprouve « à la place de », qui interdit toute émergence d’un territoire psychique séparé.
La fille ne s’appartient pas. Elle vit comme une annexe de la mère. La séparation devient une bataille contre une force de gravité.
6- L’écho à Julieta d’Almodóvar
Cette clinique résonne avec une justesse bouleversante dans Julieta d’Almodóvar. Dans le film, la fille disparaît pour survivre à la mère. Elle fuit non pour punir, mais pour échapper à un vide maternel qui l’engloutirait entièrement.
Almodóvar filme cette dynamique avec une précision analytique rare : une mère effondrée, une fille aspirée, la disparition comme unique acte de survie psychique.
C’est exactement le mouvement que l’on observe ici : quand la mère est un trou noir, la fille n’a que deux options : se laisser absorber ou s’effacer.
7- Vers une réhabilitation ?
La question essentielle n’est pas : « comment stabiliser ? » ou « comment prévenir les crises ? ».
La question est : Comment permettre l’émergence d’un désir propre ? Un désir qui ne soit plus un prolongement de la mère, ni une défense contre elle, mais une ligne de vie autonome.
Le travail thérapeutique consiste alors à : accueillir les effondrements, reconnaître la terreur d’exister seule, accompagner la naissance d’un territoire psychique enfin habitable.
8- Conclusion
La patiente borderline n’est pas en lutte contre elle-même. Elle est en lutte contre un vide originaire, un trou noir maternel qui appelle la disparition. Traverser cette ligne de frontière, c’est accomplir l’acte le plus radical : se désengager du vide pour se réapproprier la vie.
Exister, enfin.
Lectures : ANDRÉ GREEN, « La mère morte » (1980), in Narcissisme de vie, narcissisme de mort (1983), Paris, Éditions de Minuit, p. 222-253
PIERA AULAGNIER, Revue Topique, « Apports théoriques et cliniques », 2025, no 163

En Maïeusthésie, dans la psyché, tout se passe comme si tous les éléments étaient reliés ou connectés les uns aux autres. Chacun de ceux que l’on a été, constitue la psyché et influence plus ou moins tous les autres. S’ils sont clivés, ils l’influencent en termes de remédiations à accomplir pour retrouver sa complétude. Il en est de même avec chacun de ceux dont on est issu (transgénérationnel), mais aussi avec tout ce qui constitue l’Humanité, dans une dimension transpersonnelle.
Tout se passe un peu comme si l’Humanité nous constituait de façon hologrammique (la totalité est dans chaque élément). Chacun de nous contenant l’entièreté de l’humanité, un peu comme chaque cellule de notre corps contient l’entièreté de notre génome.
La nouveauté de la Maïeusthésie réside ici dans le fait qu’il s’agit d’une systémie sans fautifs. Il ne s’agit pas de chercher « à cause de qui » l’on a des symptômes psychiques plus ou moins inconfortables, mais plutôt d’envisager que ces symptômes pointent vers ceux qui sont en attente de réhabilitation, d’intégration ou de déploiement (un de ceux que l’on a été [biographique], un de ceux dont on est issu [transgénérationnel], un de ceux constituant l’Humanité [transpersonnel]).
Ainsi le symptôme ne pointe pas vers un fautif à éliminer ou à corriger, mais vers un Être dont la nature ontique n’a pas été reconnue, dont le vécu éprouvé n’a pas été validé en termes de nature (ce qu’il ressent) et de dimension (à quel point).
Habiliter, c’est « rendre légalement capable de », c’est reconnaître la place, la possibilité, la valeur, la dimension, c’est autoriser à être. Réhabiliter, c’est rendre au sujet ce dont il a été privé (traumas négatifs).
En thérapie, lorsque le sujet retrouve une part de soi qui était séparée et gardée dans l’inconscient, il la reconnaît et la réhabilite, il lui rend sa place, son droit, sa dimension, ses possibilités d’être.
Thierry Tournebise
« Quand j’ai cessé de voir ma mère avec mes yeux d’enfant, j’ai découvert la femme qui m’a aidée à accoucher de moi-même. » Nancy Friday, Ma mère, mon miroir, Ed. Robert Lafont, 1979
Psychopraticienne en Maïeusthésie, psychothérapie intégrative, et praticienne en Médecine Chinoise & Vietnamienne, je vous accueille au Cabinet Aliotis à Genève ou en visioconférence. J'interviens également dans les hôpitaux, les unités d'urgence, de soins intensifs et palliatifs, maisons de retraite et établissements médicaux spécialisés. Je collabore étroitement avec des médecins et des psychiatres en thérapie déléguée en Suisse.
Je peux, à la demande, organiser des présentations interactives de la Maïeusthésie près de chez vous si vous avez un lieu d'accueil (min. 6 personnes).
Bien chaleureusement, Angela Dupraz
Genève, le 18.01.2026
Mobile : +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch - www.angeladupraz.com


