#16 MEMOIRE ET MEMORIAL, DES FAITS ET DES ÊTRES
- Angela Dupraz

- 27 juil.
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 août
La mémoire permet de rappeler les choses et les faits. Le mémorial permet de se souvenir des Êtres. Se rappeler des faits est très utile, mais n’est pas de même nature que se souvenir des Êtres.
Quand une thérapie joue sur la mémoire elle permet éventuellement de désactiver des réactions automatiques indésirables. Quand une thérapie joue sur le mémorial elle se sert des symptômes comme moyens de réintégration, de réhabilitation de ceux qui ont été mis à part au cœur de la psyché.
Une trace des Êtres (passé, présent, futur)
Après la « trace » du « quelque chose » (faits et objets), nous avons la trace du « quelqu’un » (Êtres). Il semble que les deux systèmes n’opèrent pas vers la même finalité.
La mémoire des faits (essentiellement sensorielle, mais aussi émotionnelle), permet d’éviter des dangers qui pourraient se reproduire, et de mieux repérer des ressources si elle se présentent à nouveau. Nous pouvons ainsi assurer à la fois notre sécurité et notre nutrition, donc notre confort.
La mémoire des Êtres, (expérientielle, mais aussi émotionnelle), permet d’avoir une sensibilité à l’existentiel avec notre place au monde, notre conscience du monde, afin de ne rien manquer de ce qui nous constitue.
Il semble que l’émotionnel soit présent dans les deux cas. Mais concernant les faits c’est à visée réactionnelle (automatismes), alors que concernant les Êtres c’est à visée de remédiation, de validation et d’intégration (conscience).
Qu’il s’agisse de ceux que nous avons été (biographie) ou que nous avons rencontrés (social) ou même de ceux dont nous sommes issus (transgénérationnel) ou de l’humanité et de la nature (transpersonnel), tout cela entre dans notre constitution du Soi : cela entre dans la constitution de cette totalité systémique que nous sommes.
Alors que la mémoire des faits joue au niveau de la biosphère (énergie vitale, survie cellulaire à la surface de la planète, sécurité, prédation), la mémoire des Êtres, elle, joue au niveau de la noosphère (conscience en déploiement au cours de l’évolution, tant au niveau individuel qu’au niveau collectif, déploiement, accomplissement). Pierre Teilhard de Chardin (paléontologue), est un des rares à avoir distingué entre le biologique avec l’énergie vitale du grouillement cellulaire sur la planète (biosphère) et la Vie avec la conscience en déploiement, en accomplissement (noosphère). Il est à l’origine des mots « biosphère » et « noosphère ». Ce sont de jolis signifiants énonçant une chose où nous n’avons quasiment pas de signifié (pas de pensée claire). En effet, dans les deux cas, il s’agit de la vie, mais dans l’un il s’agit du biologique (vie) et dans l’autre de l’existentiel, de l’ontique, du psychique (Vie). Nous savons à peine penser cette distinction, et bien des personnes, même des professionnels, ne savent pas différencier la Vie et l’énergie. Or cette distinction est essentielle puisque c’est souvent grâce à une baisse de l’énergie (affaiblissant les compensations) que la vie réengage ses remédiations en vue de complétude, ainsi que ses déploiements en vue d’accomplissements.
Le vital est lié à l’énergie. Il répond à la logique de la thermodynamique. Il suit les cycles de croissance, maturité, dépérissement. La Vie, elle, est hors du champ de l’énergie (donc hors de la thermodynamique) et poursuit sans cesse son déploiement. Se développer, c’est ajouter de la matière, se déployer c’est révéler ce qui est déjà en nous. L’énergie ne peut que se transformer ou se déplacer, et le profit de l’un est toujours au détriment de l’autre. Alors que la Vie se déploie, ne soustrait jamais rien : au niveau ontique, quand la Vie rencontre la Vie, tout se déploie réciproquement sans qu’aucun ne soit dépossédé de quoi que ce soit (au niveau existentiel il n’y a pas de prédation). Il ne s’agit pas des mêmes principes. On pourrait dire que l’énergie fonctionne en synergie faible (l’un au détriment de l’autre) et que la Vie fonctionne en synergie forte (tout le monde en bénéficie en même temps), ainsi que nous le propose l’anthropologue Ruth Benedict (Maslow, Être humain, Ed. Eyrolles, 2006, p. 225-236).
Thérapies par le mémorial des Êtres
La mémoire est seulement une trace des faits et des émotions, alors que le mémorial préserve une direction vers les Êtres avec lesquels accomplir une remédiation. Le mémorial est représenté par les symptômes, qui sont des signes directionnels pointés vers ces zones de la psyché en attente de reconnaissances et de validation. Les Êtres de Soi dissociés par réaction de survie sont ainsi retrouvés, puis considérés (dans leur nature existentielle) et validés (dans leurs ressentis éprouvés).
Toute la vie durant, quand il y a des symptômes, ce sont autant de « boussoles » soigneusement entretenues tant que la finalité qu’elles désignent n’est pas atteinte. Le maintien de cet outil directionnel sert aussi d’étalon (le ressenti éprouvé jadis est ainsi étalonné et conservé jusqu’à l’accomplissement de la validation).
Une autre métaphore que la « boussole » peut être proposée : celui qui éprouve le symptôme est pareil à un « cantonnier existentiel » entretenant assidument un chemin ontique vers une zone inestimable de la psyché, qui a été mise à l’écart temporairement par réaction de survie. Ce clivage assure une survie immédiate (limitation de la charge émotionnelle sur l’ensemble de la psyché) mais engendre une amputation du Soi qui devra être compensée pour mener une vie acceptable. Le symptôme « mémorial » pointera désormais vers cet Être de Soi délaissé jusqu’à ce qu’il soit intégré et permette une salutaire complétude.
La réaction secondaire de survie va, elle, engendrer un clivage de la psyché en coupant le contact avec l’Être de Soi qui est chargé émotionnellement (que la psychiatrie appelle « partie émotionnelle de la personnalité », mais nous avons vu que le mot « personnalité » ici n’est pas adapté). La pulsion de Vie va aussitôt déclencher une quête de remédiation de Soi (« partie apparemment normale de la personnalité » - mais ici aussi le mot « personnalité » ne convient pas non plus) avec ce qui a été évincé du Soi, afin que cela puisse se réaliser quand la conscience, la lucidité et l’acuité le permettront.
La réaction primaire de survie, qui conduit à éviter tout ce qui est analogue à la source du trauma, vient en opposition avec ce travail de la pulsion de Vie qui cherche à retrouver l’Être de Soi dont on s’est séparé par réaction secondaire de survie (clivage, dissociation). Il se trouve cependant que la quête de complétude l’emporte sur la réaction primaire et secondaire de survie. La pulsion de Vie œuvre sans énergie, alors que la pulsion de survie en consomme beaucoup. De ce fait les chutes d’énergie sont parfois salutaires et conduisent à des avancées de conscience. Il semble ainsi que la pulsion de Vie l’emporte toujours au bout du compte.
L’entretien de ce chemin existentiel nécessite une persévérance considérable pour la pulsion de Vie. De ce fait, en fin de thérapie, quand la remédiation ou le déploiement sont accomplis, il est souvent nécessaire d’avoir un regard de gratitude envers celui que nous avons été et qui a ainsi peiné pour garder cette route accessible. Il a porté « à bout de bras » cette inconfortable signalétique (le symptôme) : il mérite beaucoup de considération, car ce fut souvent à grand peine (le symptôme est rarement confortable !).
Une thérapie qui tient compte de ce phénomène sera attentive à la pertinence de ce mémorial qui pointe assidument vers ce qui a été dissocié afin de le retrouver en vue d’une salutaire complétude.
Les thérapies qui œuvrent au niveau de la mémoire vont tenter un retraitement de celle-ci. Les thérapies qui œuvrent au niveau du mémorial vont, elles, plutôt accomplir la remédiation qui est en cours entre les éléments dissociés de la psyché (et non de la personnalité). La psyché est distincte de la personnalité. La psyché peut être considérée comme le Soi de Jung, ou l’Être de Heidegger, alors que la personnalité peut être considérée comme le moi de Freud. Ce moi n’est pas qui nous sommes, mais seulement une « stratégie sociale adoptée pour faire face au monde ». La personnalité, le moi, n’est pas notre nature profonde mais notre moyen de stratégie sociale (étymologiquement, « persona » = masque).

Mémorial et psychologie de la pertinence
La psychologie de la santé s’occupe des ressources, la psychologie des maladies (psychopathologie) s’occupe des dysfonctionnements, la psychologie de la pertinence s’occupe des justesses à l’œuvre dans la psyché.
Il importe de comprendre que la pertinence œuvre en termes de finalité à rejoindre et non de passé à résoudre.
Le mémorial (symptôme) est ici engendré par un futur à accomplir qui conditionne le présent. La source du symptôme se trouve alors dans un futur qui « attend d’être rejoint » et non dans un passé qui en serait la cause. Le praticien y raisonne plus en termes de finalités que de causalités.
Quand la source est dans le passé, on parle de causalité, quand la source est dans le futur on parle de téléonomie. Même si les deux méritent d’être considérés et parfois œuvrent conjointement, le symptôme en Maïeusthésie est plus considéré d’un point de vue téléonomique : sa source est plus une finalité à rejoindre (remédiation, déploiement), qu’un passé écrasant à apaiser.
Si nous considérons le séquençage des étapes, nous verrons que le vécu traumatique engendre une mobilisation de la pulsion de survie qui est la source de la dissociation protectrice. C’est la psyché elle-même qui, par nécessité de survie, va provoquer son propre clivage en deux éléments. Ce n’est pas vraiment l’événement qui provoque le clivage, mais la psyché elle-même, afin de pouvoir faire face. Ce clivage est la source première (étiologie, origine) du manque qui en découle (nécessitant des compensations pour les rendre supportables). La quête de remédiation qui suivra (finalité à rejoindre) sera source du symptôme (sémiogénèse, constitution du signal). Il en résultera le « mémorial » qui persistera judicieusement jusqu’à ce que cette remédiation ait lieu.
En psychologie de la pertinence, le praticien accomplit son accompagnement à partir d’un « présent » où tout se trouve en contemporanéité (la psyché n’est pas concernée par le temps : uchrotopie). Tous ceux qu’a été le patient sont présents depuis l’époque des traumas, en attente de cet aboutissement (de remédiation : d’accueil, et de validation). Donc ce « futur » à atteindre est plus une sorte de présent qui œuvre en vue de ces aboutissements. C’est « toujours là » dans une sorte « d’actuel permanent », tout au long de l’existence, jusqu’à ce qu’on le prenne en compte.
Le porteur de symptôme qui se charge de tous les patterns (répétitions émotionnelles) devient donc celui grâce à qui le mémorial est entretenu, grâce à qui la remédiation pourra un jour s’accomplir. Ainsi que nous l’avons vu il mérite une considération toute particulière, d’une part parce que nous lui devons cette possibilité d’aboutissement, d’autre part parce qu’il a maintenu le cap à grand peine en dépit des multiples tentatives pour le faire taire.
Distinguer entre la mémoire (des faits) et le mémorial (des Êtres) permet de réaliser des accompagnements plus nuancés et d’apporter à la personne accompagnée une plus grande justesse de soin.
Plus que de se fixer sur des zones de la vie (enfance, prénatal, transgénérationnel ou transpersonnel, ou même futur) le praticien reste ouvert au fait que ce qui attend d’être retrouvé est plus de nature atemporelle et se retrouve n’importe où entre « maintenant et l’éternité ». Une façon allégorique de parler pour dire que le praticien reste ouvert à toutes les éventualités et reste libre des a priori. Il peut rencontrer des situations qui se « situent » hors de tous les schémas habituellement envisagés et cela ne le déstabilise pas pour autant. L’accompagnement y gagne en souplesse, en justesse, en délicatesse, en efficience. Un des indicateurs est qu’il se déroule sans consommation d’énergie, hors de toute gravité (même quand les situations ont été catastrophiques sur le plan événementiel). Ce sont toujours les Êtres concernés que l’on rejoint et jamais les événements que l’on revit. Le patient ne tombe pas en reviviscence, ni en régression. Il se retrouve juste en proximité de celui qu’il a été, qui ainsi ne se retrouve plus seul et se sent validé dans son éprouvé jusque-là ignoré (voir rejeté). Il en résulte un apaisement immédiat du patient. S’étant rejoint au cœur de lui-même, le signal (symptôme de type mémorial) s’éteint aussitôt. Cela ressemble à une « guérison » puisque le symptôme n’est plus là. En fait il convient de comprendre que le signal disparaît juste car il a cessé d’être nécessaire. Il ne pointait pas vers une pathologie à guérir, mais vers une remédiation ou un déploiement à accomplir.
Thierry Tournebise, extrait de la publication : » Mémoire et mémorial, des faits et des êtres », novembre 2020
« Si en toi une porte pouvait enfin s’ouvrir, tu verrais le soleil au tréfonds de cette ombre, tu verrais que toute ombre dans le soleil se perd, tu verrais le soleil, seulement le soleil ! » Farid al-din Attar
Je vous propose des consultations individuelles ou en couple en présence au Cabinet Aliotis à Genève ou en distanciel.
Je peux, à la demande, organiser des présentations interactives de la Maïeusthésie près de chez vous si vous avez un lieu d'accueil (min. 8 personnes).
Si vous êtes stagiaire en Maïeusthésie et que vous souhaitez pratiquer entre deux formations, ajuster votre posture ou être supervisé, je me tiens à votre disposition.
Bien chaleureusement, Angela Dupraz
Mobile : +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch - www.angeladupraz.com
Genève, le 27.07.2025


