#6 REJOUISSANCE THERAPEUTIQUE, DE L'ESTIMABLE A L'INESTIMABLE
- Angela Dupraz

- 10 juil.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 août
La posture du praticien est essentielle en thérapie. Si toutes les approches sont d’accord sur l’idée d’empathie, de respect, d’absence de projections… rares sont celles qui évoquent l’idée de tact psychique complétée de celle de réjouissance qui en découle. La Maïeusthésie propose cette précision que l’on trouve aussi assez précisément en haptonomie.
Quel rapport la réjouissance a-t-elle avec la thérapie ? Pourquoi tant de peine pour définir le contour de sa signification ?
Parce que l’attitude de gravité du praticien est incompatible avec l’efficacité thérapeutique, et celle de légèreté l’est tout autant. La gravité du praticien ne ferait qu’alourdir le cheminement du patient et rendrait effrayant ce que déjà il peine à rencontrer. La légèreté, tout aussi indésirable, ne ferait que minimiser en dérision ce que le patient révèle.
La réjouissance est une posture sans gravité ni légèreté, liée à une capacité d’émerveillement. Naturellement cet émerveillement est très loin d’une niaise fascination pour des rêves ou pour un imaginaire séduisant. Il est loin aussi d’une posture de type New-Age. Cet émerveillement est profondément posé, pour ne pas dire « ancré » dans la justesse à l’œuvre, dans la pertinence de ce qui s’accomplit, dans les stratégies sophistiquées qui permettent à un être de survivre au mieux, en dépit de circonstances délicates, ou même abominables. De survivre, d’accomplir une remédiation, puis de se déployer ! La réjouissance vient spontanément d’une attention portée vers l’Être qu’est (et qu’a été) le patient, prioritairement par rapport aux faits de sa vie.
La capacité d’émerveillement
La capacité d’émerveillement du praticien est essentielle. Le praticien est par avance touché par le fait que son patient évoque son intimité existentielle. Il sait parfaitement qu’aucune confidence ne lui est due et que le plus inestimable de ce qui va être partagé n’est pas l’histoire du patient, mais la rencontre de « qui il était » au cours de cette histoire avec ses ressentis intimes (dont lui-même n’avait souvent pas conscience). S’émerveiller c’est témoigner de candeur, de confiance dans l’inestimable qui se révèle. Ce n’est pas chercher quelque chose, mais rencontrer quelqu’un.
« Merveille » vient du latin « mirabilia », dérivé de « mirus » : « étonnant, étrange ». On le rapproche de plusieurs mots indoeuropéens signifiant « sourire » (dont le sanskrit « smayate » qui a donné « to smile » en anglais). Donc est « merveilleux » ce qui est extraordinaire, étonnant, surnaturel (dans l’église le mot a même désigné ainsi les miracles), ce qui engendre le sourire.
« S’émerveiller » témoigne d’une capacité de candeur, de sourire, d’étonnement. Comme si l’on touchait, non pas « ce qu’il y a de plus précieux », mais « ce qu’il y a de plus inestimable ».

« Le sentiment d'exister ne s'acquiert pas avec l'intérêt d'autrui à notre égard, mais avec le bonheur qu'il éprouve à nous rencontrer. » Thierry Tournebise
Accueil du patient
Tous ces mots portent leur lot d’ambiguïté, du moins dans l’usage courant qui en est fait, car ils risquent d’évoquer, chez un lecteur non averti, « une posture niaise et gentille », une sorte « d’affect positif déplacé », ou « une attitude de paix forcée » cherchant à artificiellement apaiser un patient tourmenté.
Or les mots « reconnaissance », « réjouissance » et « émerveillement » sont bien plus subtils et rendent compte d’une posture au-delà du champs émotionnel, placée dans l’idée de tact psychique, de confiance inconditionnelle en le patient et en la vie. Ils ne reflètent aucunement la moindre intention d’avoir un effet (pas même positif) sur le patient. Ils témoignent du fait que le praticien se place au cœur de la vie, qu’il se sent touché de rencontrer cette vie à l’œuvre chez son patient. Le praticien ne cherche pas à montrer sa réjouissance pas plus qu’il ne cherche à la dissimuler… tout simplement « elle est » et engendre chez lui un « sourire intérieur » indéfectible.
Cela commence dès les premières paroles, dès le premier regard. S’il se dit « qu’est-ce qu’il faut résoudre pour généreusement aider mon patient ? », il a déjà quitté la posture dont nous parlons… et cela engendre involontairement chez son patient un recul, une résistance, une crainte.
S’il se dit « à travers tout cela, "Qui" appelle la conscience du patient et se trouve en quête de reconnaissance ? », là le praticien sera naturellement en proximité et connivence avec ce qui appelle la conscience du patient, avec cette quête intime de reconnaissance, avec cette vie à l’œuvre vers la complétude et l’harmonie.
Accueil des Êtres émergents
Quand, suite à un guidage non directif approprié, ce qui appelle la conscience du patient se révèle aux yeux de celui-ci, ou même se laisse simplement entrevoir, la capacité de réjouissance du praticien est particulièrement essentielle.
Qu’il s’agisse d’un de ceux que le patient a été au cours de sa vie (biographie), qu’il s’agisse de l’un de ceux dont il est issu à un moment de la leur (transgénérationnel), qu’il s’agisse d’Êtres hors de son histoire personnelle ou familiale (transpersonnel), son émergence apparaît en toute simplicité comme un miracle : un miracle non pas inattendu, mais un miracle auquel on s’attend (sans pour autant ne rien en savoir). Cependant, bien qu’on s’y attende (car il ne peut en être autrement), on en est toujours émerveillé, touché par la grâce de l’instant. Comme pour un accouchement : les parents et la sage-femme s’attendent à la venue de l’enfant, mais au moment où il est là, ils ressentent quelque chose de spécial… même l’accoucheur ou l’accoucheuse ayant de multiples fois accompagné cet événement en restent touchés à chaque fois (bien que tout le monde s’attende depuis le début à ce qui va se passer).
Comme nous l’avons vu, le « miracle » produit l’émerveillement, et là, ce « miracle » au cœur de la psyché a ceci de particulier qu’il est en même temps « extraordinaire » (on ne parle jamais de cela dans la vie courante) et « ordinaire » (il ne peut en être autrement).
Cet émerveillement produit un flux de vie, qu’on pourrait qualifier de « flux d’amour », à la condition de clairement différencier l’amour éros (être intéressé, avec besoin), l’amour agapè (être désintéressé, avec générosité) et l’amour charis (être touché par la grâce de l’autre). Seul ce denier permet spontanément une émergence de vie, car la Vie pour « vraiment être » a besoin que l’on soit touché par sa présence (et non qu’on l’inonde d’une générosité qui ne ferait que lui souligner un manque, une insuffisance à laquelle nous prétendrions « généreusement » remédier).
Ici la capacité de réjouissance du praticien est essentielle car la vie ne peut laisser aller son déploiement ou sa remédiation que face à un émerveillement. Elle restera figée face à un flux d’énergie soi-disant positive, face à un flux de générosité prétendant faire du bien. La vie a besoin qu’on s’émerveille de sa présence pour oser être. Dans le cas contraire, afin de ne pas être altérée, elle restera discrète, protégée contre les intrusions intempestives qui pourraient l’altérer.
Invitation du patient vers lui-même
Une fois identifié (grâce au guidage non directif), l’Être de la psyché (part de Soi) qui appelait la conscience du patient (à travers le symptôme initial), il reste encore à accomplir une remédiation entre celui-ci et l’Être actuel qu’est le patient (jusque-là, ils étaient en clivage).
Pour qu’une telle chose puisse aisément s’accomplir, il importe que le praticien soit au côté de cet Être émergent et invite le patient à les rejoindre (s’il reste à distance, ou même en simple proximité du patient et l’invite à « aller voir là-bas cet Être qui attend »… cela fonctionne mal).
De cette proximité du praticien avec l’Être émergent, de cette connivence, de cette confiance, et de cet émerveillement, le patient peut se nourrir et oser rejoindre ce qui, en lui, attendait son attention, sa reconnaissance, sa validation. Voyant le praticien qui y est déjà avec sérénité, le patient peut oser rejoindre ce « lieu psychique » qui prend ainsi des allures existentielles, humaines, voire sacrées.
C’est de cette façon que le clivage disparaît naturellement. Sans doute Sandor Ferenczi (psychanalyste contemporain de Freud) serait-il heureux d’une telle possibilité qu’il a généreusement recherchée toute sa vie.
Nathalie Zajde (maître de conférences en psychologie clinique à Paris VIII) nous fait cadeau de ces remarques de Ferenczi, trop mal connues :
« Une partie de l’être reste en éveil tandis que l’autre, la partie sensible, disparaît littéralement sous le choc […] il est devenu deux, […] » (Nathalie Zajde, Nathan, Tobie - Psychothérapie démocratique – Ed. Odile jacob, p.180,181)
« A quoi bon réveiller les vécus douloureux si c’est pour leur conférer une nouvelle recrudescence » (ibid, p.182,183).
Sandor Ferenczi a bien remarqué d’une part ce clivage et d’autre part que la reviviscence du trauma ne libère pas. L’équation était « comment en tenir compte sans pour autant générer de reviviscence ? ». La réponse tient sans doute dans ce phénomène de réjouissance qu’il n’était pas aisé d’identifier dans un univers thérapeutique où, d’une part, la distance professionnelle était un paradigme tellement présent (que Ferenczi commençait à remettre en question), et où, d’autre part, la croyance qu’il fallût se libérer d’un mal venait effondrer les possibilités de réjouissance du praticien, dont l’attention était captive de ce présupposé.
La capacité de réjouissance du praticien face à la vie qui émerge, qui se révèle, qui retrouve sa place au monde, est l’ingrédient essentiel de la thérapie.
Thierry Tournebise, extrait de la publication : « Réjouissance thérapeutique, de l’estimable à l’inestimable », février 2017
La Réjouissance thérapeutique en audio : https://youtu.be/D0g6tQq1rsY?si=5V43ZtbgKBbEg4cf
Je vous accueille avec réjouissance au Cabinet Aliotis à Genève ou par visio-conf.
Genève, le 10.07.2025


