#100 MIEUX COMPRENDRE LA PSYCHOSE, UNE SURPRENANTE MODIFICATION DE CONSCIENCE
D’un côté les névroses, de l’autre les psychoses. Les différencier clairement est évident en termes de gravité, mais il n’est pas si facile d’énoncer la nature précise de ces phénomènes en termes de troubles psychiques. De la sémiologie énonçant des symptômes à l’étiologie étudiant les causes, en passant par une description exacte de ce que sont ces pathologies… il est souvent délicat de trouver des données suffisamment explicites.
Avant d’aborder la psychose, commençons par quelques rappels concernant la névrose, ce qui la constitue, et la façon dont nous pouvons aborder un patient qui en souffre.
NEVROSES, LE CHOIX DE LA PERTINENCE…
L’approche maïeusthésique s’appuie sur la notion de pertinence présente chez les patients souffrant de troubles psychologiques. La confiance en le fait que ce qui se passe en eux comporte de la justesse est un point majeur.
Si on est attentif à ce qui se passe cliniquement chez le patient, on peut tout aussi bien considérer que le symptôme qui se manifeste chez lui n’est aucunement la conséquence du trauma, mais joue un rôle essentiel : il permet au patient de garder un lien avec une part de soi dont il s’est coupé. Au plus profond de lui, une « pulsion de survie » a mis à distance celui qu’il a été lors de la blessure pour ne pas être envahi par sa souffrance non intégrable.
Quand nous éprouvons un impact insurmontable, « nous » mettons de côté celui que nous sommes à un moment donné (survie) afin qu’ultérieurement nous ne soyons pas envahis par son trauma. Ce fractionnement de la psyché génère toutefois un manque de soi. Compte tenu de la maturité qui nous manque encore pour réaliser une intégration, cette perte de soi est cependant préférable (du moins temporairement) à un envahissement qui pourrait fortement nous altérer. La psyché n’est alors plus communicante (ouverte) avec cette part d’elle-même dont elle se coupe. Cette fracture se réalise avec justesse, afin de poursuivre plus aisément notre maturation. Les symptômes psy apparaissent ultérieurement pour tenter de rétablir un état communicant (ouverture) avec cette part de soi évincée. Ils favorisent ainsi la possibilité d’intégration qui permettra d’aboutir à une plus grande complétude, à un plus d’être, avec une présence au monde plus vaste, plus assurée, mieux sécurisée.
Spécialement pour … D’une part aucun événement n’est un trauma en soi : le trauma c’est la façon dont on le vit (et nous le vivons comme nous pouvons compte tenu de notre maturité du moment). D’autre part, quand la maturité présente ne permet pas d’intégration, sitôt cette « mise à l’écart d’une part de soi », un projet de réhabilitation s’enclenche (pulsion existentielle, ou « pulsion de vie »). Ultérieurement, à cet effet, se produiront des symptômes (des signes) afin de retrouver notre complétude.
Ainsi, le symptôme n’apparaît pas à cause du trauma, mais spécialement pour permettre l’accomplissement d’une retrouvaille avec soi-même. De ce fait cela change complètement l’approche du praticien qui désormais ne tente plus d’extraire un mal, mais de réintégrer un précieux élément de sa psyché.
En quoi ce qui se passe est-il juste ?
Il est remarquable de constater les immenses apports du Dr Henri Grivois concernant l’accompagnement des psychotiques en situation de psychose naissante. Nous pouvons surtout apprécier à quel point il mise aussi sur la justesse, sur la confiance, sur le fait d’être touché et sur la notion de dimension existentielle de l’expérience du psychotique. Il distingue notamment un « manque de soi » dans la névrose et un « trop de soi » dans la psychose.
PSYCHOSE… CE QUE L’ON SAIT AUJOURD’HUI
Maladie des nerfs et maladie de la psyché
A l’origine le terme névrose signifie étymologiquement « maladie des nerfs » et le terme psychose « maladie de la psyché ». Or il se trouve aujourd’hui que les névroses sont souvent traitées par la psychothérapie (comme un trouble psychique), alors que les psychoses sont souvent traitées chimiquement par la psychiatrie (comme un trouble biologique). Nous avons là une sorte d’inversion de la proposition initiale biologique/psychologique.
Nous savons empiriquement que la psychose est un trouble plus grave que la névrose. Les ouvrages de psychopathologie semblent le confirmer, l’expérience clinique aussi.
Nous pensons la psychiatrie bien équipée face à la psychose, d’autant plus qu’elle en a le monopole du soin, du fait que l’accès par la psychothérapie ne semble pas adéquat. La chimie vient au secours des praticiens avec des « antipsychotiques » qui semblent endiguer certains symptômes. Pourtant le psychiatre Henri Grivois nous dit au sujet de ces médications :
« Même si leur action sur quelques symptômes est indéniable, ils ne sont pas antipsychotiques comme le prétendent leurs fabricants » (2012, p.184)
MONDE INTERIEUR ET MONDE EXTERIEUR
Selon Catherine Chabert (Traité de psychopathologie de l’adulte « Les névroses » Dunod 2008, p. 379-380), nous trouvons trois types de psychopathologies en corrélation avec trois types de rapports à la réalité (trois façons de gérer le monde intérieur par rapport au monde extérieur). Sans toutefois en décrire la source (étiologie), nous remarquerons ainsi trois façons d’aborder le monde, trois processus psychiques différents. La différence entre « psychose », « névrose » et
« borderline » semble ainsi pouvoir être nommée simplement par le rapport que le sujet entretient avec son environnement (éléments qui seront plus loin remis en cause) :
· Névroses : La réalité intérieure vient compenser la réalité extérieure quand celle-ci n’est pas gérable. Le névrotique ajuste sa perception extérieure en fonction de ses perceptions intérieures. Marqué par une circonstance, par un vécu douloureux, cela induira ultérieurement, pour lui, une sensation de souffrance dans des situations analogues qu’il devra compenser. La perception intérieure prime sur la réalité extérieure qui, quoique dénaturée, existe toujours comme étant extérieure.
· Psychoses : La réalité intérieure vient remplacer la réalité extérieure, qui alors disparaît au profit de ce qu’on croit percevoir (de type hallucination). Le monde extérieur n’est pas perçu réellement. Il s’y substitue une projection extérieure des réalités intérieures. L’individu ne franchit pas le pas vers la réalité extérieure. Il prend ce qui est intérieur pour ce qui est extérieur.
· Etats limites : La réalité extérieure vient compenser l’absence de réalité intérieure. Nous trouvons ici l’inverse du processus observé dans la psychose. La sensation de vide intérieur lui étant insupportable, le sujet essai de le « remplir » par le monde extérieur. N’ayant pas d’existence intérieure, il éprouve un vide qu’il tente de « combler » (mais ne fera que compenser) par les stimulations extérieures. Nous trouverons là, par exemple, les vulnérabilités à l’addiction.
Pourtant, nous le verrons, cette notion concernant les hallucinations n’est peut-être pas juste, y compris cette idée de « non perception du monde extérieur »… c’est peut-être même totalement le contraire.
CLIVAGE OU DISPARITION DU MOI ?
Autre élément majeur en psychiatrie et en psychanalyse : le clivage du moi semble être à l’origine des états psychotiques. Or il n’est pas certain qu’un tel clivage soit présent dans cette psychopathologie, ou du moins qu’on doive parler en ces termes de ce qui arrive au moi.
En Maïeusthésie, nous envisageons par contre un clivage du Soi présent dans les troubles psychiques névrotiques : des parts de soi sont séparées de la psyché pour raison de survie. Cela conduit à un manque d’être, à un manque de Soi. Les symptômes sont alors des moyens pertinents de restauration de ces parts de soi, en vue de retrouver son intégrité. Ce sont des liens (relations) venant compenser des états communicants intérieurs manqués au cœur de sa propre psyché. Mais ce clivage là n’a rien de psychotique et la notion de « clivage du moi » reste un peu obscure. De plus, chez le psychotique, il semble plus y avoir une notion d’extension qu’une notion de partition… mais qu’en est-il du moi ?… à supposer qu’on sache déjà clairement définir ce qu’est le moi et qu’on le distingue sans ambigüité du Soi !
Pour faire court, nous dirons que le moi est l’ego, le personnage, « ce que l’on joue dans sa vie sociale » pour s’en sortir, se situer, agir, profiter, se protéger… et le Soi est « qui l’on est » déjà plus ou moins accompli ou potentiellement en cours d’individuation, permettant une vraie rencontre des autres. On pourrait dire que le moi est du paraître (avec des composantes libidinales), et que le Soi est de l’être (avec des composantes existentielles ou ontiques).
Si l’on considère les cas évoqués par le Dr Henri Grivois, on pourrait plutôt parler d’« absence du moi » ou de « disparition du moi » ou de « déconstruction d’un moi » et non pas de clivage de celui-ci. Il en fait d’une sorte d’« extension du Soi » qu’on ne sait plus délimiter.
« Le je divisé ou multiplié n’a pas d’existence distincte » (Grivois 2001, p.103).
Le sujet ne peut dire ni « je », ni « toi », ni « vous », ni « on » avec tranquillité ou assurance. Les questions qui comportent ces mots le condamnent au silence. Il est perdu et il ne sait plus s’il est lui, s’il est l’autre, s’il est tous les autres, si tous les autres sont lui, en termes de « qui est source des actes et des pensées ». Il semble perdu dans une vastitude innommable, subjectivement bien réelle, mais indicible (pas de mots prévus dans notre langage pour dire une telle chose) et inentendable (pas de conscience en face assez ouverte pour tenter de le comprendre, de l’appréhender).
Cette observation semble accréditer un égo, un moi qui disparait (et non un moi qui se clive)… et un Soi qui s’étend. Henri Grivois nous dit remarquer que dans une situation de névrose il est éprouvé une sorte de « non existence de soi » et qu’en situation de psychose c’est le contraire : Il est éprouvé « un trop d’être, un trop d’existence » (en tout cas trop par rapport à ce que le patient peut en appréhender avec ce dont il dispose).
Nous remarquons combien cette façon de décrire la situation du névrotique avec « non existence de soi » trouve un écho par rapport au regard maïeusthésique sur la psyché, où effectivement le Soi est en fractionnement (par survie), induisant un manque de Soi, avec ensuite des symptômes qui initialisent une réintégration de ces éléments séparés pour s’accomplir, pour aboutir à plus de complétude.
Nous pouvons aussi parfaitement entendre la situation du psychotique qui au contraire se retrouve en « trop d’être » (je dirai « trop de Soi ») et qui se sent perdu dans une expérience hors du commun, qui est hélas regardée trop exclusivement par le biais pathologique, mais pas suffisamment avec la qualité de cette dimension où le Soi n’est plus individualisé.
Tout se passe comme s’il avait accès à une conscience qui échappe aux êtres dits « sains d’esprit », percevant désormais à quel point les êtres sont reliés entre eux au niveau de toute l’espèce… mais ici le mot « relié » ne convient pas, c’est bien plus que ça ! Peut-être le terme « connecté entre eux » conviendrait un peu mieux, mais pas vraiment non plus. Alors « en contact entre eux » ?
LA NOTION DE CONCERNEMENT
La notion de concernement est sans doute un des apports majeurs du Dr Henri Grivois au sujet des psychotiques. Nous devons cependant y ajouter sa façon de leur parler, de les aborder, de les considérer, d’être touché par eux, de les valider, d’avoir confiance dans la pertinence qui les habite, quand bien même celle-ci ne nous apparaît pas… etc.
Ce mot lui a semblé le plus juste pour désigner un phénomène observé chez ces patients. Il s’agit d’un phénomène naturel observé chez tout être humain, sauf que dans le cas des psychotiques il se trouve démesurément amplifié.
L’histoire du choix de ce mot se tient dans la lecture d’un ouvrage :
« "Concernement", j’ai déniché ce mot en 1986 dans La Transparence et l’Obstacle, le livre de Jean Starobinski sur Rousseau. Trouble de la sensibilité morale, "le délire de concernement" dont parle cet auteur serait le propre des personnalités sensitives de la psychiatrie allemande. A ce mot j’ai donné une autre signification. » (2012, p.117)
Pour lui, ce mot va finalement prendre un sens très précis, commode pour désigner un phénomène naturel insuffisamment pris en compte : le fait que tout être humain est concerné par la présence d’autrui, sans même s’en rendre compte.
Le concernement est un phénomène naturel qui fait que lorsque « un autre » arrive dans notre environnement, même sans qu’on le perçoive consciemment, nous sommes concernés par sa présence (comme il l’est aussi par la nôtre). Dans la rue, les gens sont en concernement, ils ne se voient pas vraiment, ne sont pas en relations… et pourtant ils gèrent leurs déplacements sans se heurter les uns aux autres. Le concernement n’est pas la relation, mais il précède la relation et fait probablement que celle-ci puisse exister.
« Nous sommes concernés les uns par les autres, mais sans données perceptibles […] Le concernement interindividuel n’implique pas la réciprocité. » (2012, p.117).
Ce phénomène est naturel et commun à tous. Chez le psychotique il prend une dimension spéciale : celui-ci est en concernement avec TOUS les autres (monde entier). Que ceux-ci soient présents ou absents, actuels ou passés, vivants ou défunts, il est en concernement avec tous.
« Le concernement relève de la psychose lorsque cet homme le vit partout, de façon durable et hors de toute présence humaine » (ibid. p.118).
Habituellement, en situation « normale », il se trouve que notre interindividualité ou notre intersubjectivité nous permettent de nous distinguer des autres tout en étant en concernement avec les personnes présentes ou connues. Pour le psychotique, cette limite ne joue pas et il est en concernement avec le monde en totalité.
Être concerné pourrait donc être en rapport avec la notion de croissance. On dit souvent « être concerné » pour signifier « être touché ». Le concernement hypertrophié chez le psychotique apparaîtrait alors comme une sorte de « crise de croissance », étendant soudain son contact au monde entier, alors que de façon naturelle chez chacun d’entre nous, il ne se révèle qu’en proximité. Pour lui, ce qui est loin ou même absent, devient intime, pour ne pas dire « intriqué » avec lui-même.
« L’individu reste le même mais il est en surcharge d’être » (2007, p.195-196)
DE NOUVELLES POSSIBILITES D’ACCOMPAGNEMENT
Nous noterons que les écrits de Henri Grivois touchent essentiellement la psychose naissante et non celle qui est installée, lorsque l’on a manqué de pertinence dans l’accompagnement initial. Mais il précise aussi que la psychose « renait » plusieurs fois.
Son projet est très clair et il se distingue de ce qui est habituellement pratiqué. Il ne s’agit pour lui ni de rassurer, ni de séduire, ni d’interpréter :
« Le projet est d’abord de donner au patient la possibilité de penser sa propre expérience » (2001, p.149).
Le patient n’a que faire de la compétence professionnelle du praticien, et encore moins de son statut de psychiatre. Ce qu’il cherche c’est un humain capable de s’ouvrir à lui, de le comprendre lui, de le rencontrer lui :
« Accompagner les patients ne consiste pas à se faire connaître comme un bon technicien. Cela stérilise aussi les relations. "Que vous connaissiez votre métier est la moindre des choses. Ce que je vous demande est plutôt de me connaître moi". » (2001, p.149).
Nous resterons cependant convaincus, même hors du champ de la psychose naissante (quand celle-ci est quelque peu installée), que rien n’est fini, qu’une belle qualité d’écoute et de considération restent de mise également en réveillant les pertinences qui ont été mises à mal dans ce début mal accompagné. A ce stade, même le délire est un outil d’accès aux justesses intérieures. Ce ne sont pas des portes qui se sont fermées.
Nous avons vu que la « folie » vient plus de la mauvaise qualité de cet accompagnement initial que d’un désordre chez le patient. Ils deviennent fous surtout de ne pouvoir dire (ils n’ont pas les mots et leur intellect habituel ne peut appréhender de telles choses) et de ne pas être compris (face à eux il n’y a, ni oreilles, ni conscience pour ce type de propos).
Nous avons tant à apprendre, laissons-nous enseigner !
Thierry Tournebise, extrait de la publication : » Mieux comprendre la psychose », octobre 2012

Photo, Noémia Prada
« L’homme qui devient fou révèle, par sa folie même, une part essentielle de la vérité sur l’homme » Henri Grivois, Parler avec les fous, Ed. Les empêcheurs de tourner en rond, 2007
« Il faut admettre sans réserve que la folie naissante, vraie différence, coexiste avec ce qu’il y a de plus humain dans l’être humain » Henri Grivois, Le fous et le mouvement du monde, Ed. Grasset, 1995
Bibliographie : Henri Grivois, professeur en psychiatrie, créateur des premières urgences psychiatriques en France à Paris Hôtel Dieu. Il a consacré une grande partie de sa carrière à l’étude de la psychose et a publié de nombreux ouvrages sur ce sujet.
Grandeur de la folie, Ed. Robert Laffont, 2012
Parler avec les fous, Ed. Les empêcheurs de penser en rond, 2007
Tu ne seras pas schizophrène, Ed. Les empêcheurs de penser en rond, 2001
Le fou et le mouvement du monde, Ed. Grasset, 1995
Psychopraticienne, mentor et formatrice certifiée en Maïeusthésie, psychothérapie intégrative et humaniste, et praticienne en Médecine Chinoise & Vietnamienne, je vous accueille au Cabinet Aliotis à Genève ou en visioconférence. J'interviens également dans les hôpitaux, les unités de soins palliatifs, maisons de retraite et établissements médicaux spécialisés. Je collabore étroitement avec des médecins en thérapie déléguée en Suisse.
Bien chaleureusement, Angela Dupraz
Mobile : +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch - www.angeladupraz.com
Genève, le 09.09.2026


