#97 TRAUMATISMES ET ADDICTIONS
- 1 août
- 14 min de lecture
Dernière mise à jour : 3 août
J'ai l'élan de vous partager ici une interview d’Ansgar Rougement-Bucking, médecin psychiatre, psychothérapeute et auteur de « Vampirocène, comprendre et surmonter l’engrenage traumatique à l’origine de la crise de notre civilisation » (Trédaniel, 2026), un livre qui fera date sur la notion de traumatisme selon le Dr. Olivier Chambon. De mon point de vue, c'est un ouvrage remarquable ! Propos recueillis par Jessica Baucher et reproduits sur ce site avec l’aimable autorisation du Magazine Nexus, no 165.
L’addiction n’est pas un simple dysfonctionnement, mais une stratégie de régulation.
Dans de nombreux cas, les personnes utilisent des substances : alcool, opiacés, médicaments, stimulants, pour gérer des états émotionnels internes difficiles. Ceux-ci sont souvent liés à des expériences traumatiques précoces et/ou répétées. L’important est de comprendre que cette consommation n’a rien d’aléatoire. Elle répond à une fonction : moduler l’intensité émotionnelle, rendre supportable ce qui ne l’est pas spontanément.
Vous dites que ceux qui ont développé des dépendances aux opiacés le font avant tout pour des raisons physiologiques ; en quelque sorte, pour combler une absence originelle d’endorphines liée aux traumas vécus. Pouvez-vous expliquer ce point ?
Pour beaucoup de personnes, quelqu’un qui a développé une dépendance aux opiacés vit une problématique qu’il a bien méritée. Je l’entends souvent et, dans ce narratif, il y a beaucoup de stigmatisation. Quand on comprend le parcours de vie d’une personne addict, on réalise qu’elle a simplement trouvé la meilleure solution disponible pour être fonctionnelle malgré ses difficultés de régulation émotionnelle, qui ont été acquises au long de la vie en raison d’une maltraitance ou de négligence sévère. Pour moi, la prise de substances est une stratégie adaptative caractérisant une société qui rejette complètement l’évidence de son traumatisme. Et si elle n’avait pas la possibilité de se stabiliser avec ces substances, elle serait dans un état encore pire ! Dans mon livre, je parle principalement des opiacés. L’opium et le laudanum sont deux substances qui ont été utilisées dans de nombreuses cultures, et cela, depuis très longtemps. La morphine a été l’un des médicaments les plus importants à travers les siècles, efficace à la fois pour soulager la souffrance du corps, mais aussi celle du psychisme. Je pourrai faire une analogie avec le diabète qui est provoqué par un manque d’insuline. Dans ce cas, l’organisme souffre et peut mourir. Personne ne peut vivre sans insuline et donc, dans le domaine médical, on ne voit aucun problème à substituer l’insuline qui manque physiologiquement à quelqu’un, afin que celui-ci puisse continuer à vivre. C’est la même problématique qui s’applique aux personnes qui prennent des opiacés pour équilibrer un manque d’endorphines installé dans leur corps en raison d’une maltraitance profonde pendant leur enfance.
Cela signifie-t-il que la dépendance aux opiacés est aussi une tentative de régulation émotionnelle ?
Le cerveau humain nage naturellement dans des endorphines, donc des opiacés produits par le corps. La présence de ces molécules est donc primordiale pour qu’une personne se sente en équilibre affectif. Les neurotransmetteurs que sont les opiacés diffusent une sensation de bien-être, de sécurité intérieure et de la confiance en soi et en les autres. Tout cet équilibre intérieur est transmis par les endorphines dans le cerveau… notamment quand quelque chose de très agréable nous arrive : être embrassé, serré dans les bras. Cela génère une sécrétion supplémentaire d’opiacés qui font du bien. C’est la même chose lorsqu’on s’occupe d’une autre personne, cela provoque une augmentation des endorphines dans le cerveau. Le gain n’existe pas unilatéralement pour la personne qui reçoit, mais aussi pour celle qui s’occupe de l’autre. Ça fait du bien de s’occuper des autres ! Voilà pourquoi les opiacés jouent un rôle fondamental dans l’équilibre psychique. Et l’on sait désormais qu’une personne qui a été traumatisée de manière répétitive et grave développera un déficit majeur dans l’équilibre des opiacés de son cerveau.
Pour comprendre ces différents mécanismes de survie, vous vous appuyez sur un modèle qui définit les parties, nommées PAN/PE. Pouvez-vous nous expliquer ?
Ce modèle a été développé au début des années 2000 par un groupe de chercheurs, en s’appuyant sur les travaux du psychiatre français Pierre Janet (1859-1947). Ce modèle s’appelle la « dissociation traumatique structurelle ». La Partie Apparemment Normale (PAN) est celle qui assure le fonctionnement quotidien d’un humain : travailler, organiser, interagir socialement, maintenir la continuité biographique. Elle est tournée vers l’adaptation et la validation sociale. La Partie Emotionnelle (PE), elle, porte les affects liés au trauma : peur, honte, colère, douleur. Elle est souvent fragmentée, non intégrée, et peut être très intense lorsqu’elle est activée, typiquement lors des crises de vie (rupture sentimentale, licenciement, deuil). Dans de nombreux systèmes psychiques, la PAN se construit en grande partie sur l’évitement de la PE. Autrement dit, le fonctionnement « normal » repose sur une exclusion d’une partie de l’expérience.
C’est là qu’intervient l’addiction ?
Exactement. Lorsque la « partie émotionnelle » (PE) est trop activée et que la « partie apparemment normale » (PAN) ne parvient plus à elle seule à réguler, des stratégies externes deviennent nécessaires. Les substances psychotropes en font partie. Elles permettent une modulation rapide de l’état interne. Elles réduisent l’intensité émotionnelle et stabilisant temporairement le système. Il faut cependant insister sur un point : il ne s’agit pas d’un choix irrationnel, mais bien de la meilleure solution disponible pour stabiliser un système en état de surcharge.
Vous élargissez ensuite cette lecture à la société. De quelle manière ?
Progressivement, en observant les continuités entre les niveaux individuel et collectif, ce qui m’a frappé, c’est que ces mécanismes individuels se retrouvent à l’échelle collective. Nous pouvons penser la société comme un système dans lequel la PAN, « partie apparemment normale », est extrêmement valorisée : efficacité, performance, contrôle. Alors que la PE, « partie émotionnelle » est largement marginalisée : vulnérabilité, affect, souffrance. Cela crée une forme de déséquilibre structurel. La PAN est une stratégie d’évitement, de compensation, de suradaptation. Elle permet de continuer à vivre… mais au prix d’une déconnexion profonde. La normalité sociale repose sur cette organisation. Elle permet de maintenir une certaine stabilité, mais elle s’accompagne d’une mise à distance de pans entiers de l’expérience humaine. Ce qui n’est pas intégré ne disparaît pas : cela se déplace, se transforme et, parfois, se radicalise. Nous participons à des systèmes dont nous connaissons les effets destructeurs (écologiques, sociaux, psychiques) tout en continuant à les considérer comme normaux. Cela correspond à un état de déconnexion de notre vraie nature humaine. Cela veut dire que notre société n’est nullement composée d’adultes sains et matures (donc non traumatisés), mais qu’elle est faite d’enfants traumatisés qui sont devenus des adultes dissociés.
Vous utilisez souvent le syndrome de Stockholm pour éclairer cela….
Oui, parce que celui-ci permet de comprendre une logique paradoxale : l’attachement à ce qui fait souffrir. A l’échelle collective, cela signifie que nous pouvons dépendre de systèmes qui nous nuisent, et même les défendre. Ce n’est pas une erreur cognitive. C’est une adaptation à une forme de contrainte prolongée. Dans cette perspective. Dans cette perspective, il ne s’agit pas seulement d’individus dissociés, mais d’une culture elle-même clivante. Une culture qui apprend à voir sans ressentir, à comprendre sans être affecté, et qui, finalement, normalise et idéalise même le fait de souffrir et de faire souffrir les autres. Ce type d’organisation ne produit pas seulement des symptômes individuels : il fabrique des formes de cécité partagée, socialement renforcées, qui deviennent progressivement la norme.
Cela implique une vision assez structurelle du psychisme…
Oui, parce que le psychisme ne peut pas être séparé du contexte. Les mécanismes de dissociation, de régulation, d’adaptation sont toujours localisés. Ils émergent dans des environnements relationnels, sociaux et historiques spécifiques, et ils sont donc soumis à une certaine « pression évolutive « : ainsi, le « burn-out » du XXI siècle correspond à l’ » hystérie » du XIX siècle.
Dans votre livre, vous introduisez les « figures de survivants à notre monde », tels que le zombie, le loup-garou ou le vampire. De quoi s’agit-il ?
Ce sont des archétypes traumatiques contemporains. Ils permettent de rendre visibles des stratégies de régulation face à la souffrance psychique, en particulier lorsque les capacités internes de régulation sont dépassées. L’idée centrale, c’est que, face à une activation importante de la partie émotionnelle (PE), liée au trauma, le système psychique cherche des solutions. Ces solutions, qui sont les manifestations de la partie apparemment normale (PAN), peuvent prendre des formes très différentes, mais elles obéissent à une logique commune : maintenir une fonctionnalité minimale.
Commençons par l’archétype du « zombie humide ». Que désigne-t-il exactement ?
Le zombie, c’est une personne qui a perdu son humanité. Le « zombie humide », c’est une personne qui a besoin de supprimer son intuition, son vécu humain, son état émotionnel, parce qu’il est ingérable pour elle et, qui plus est, d’une intensité traumatique explosive. Il correspond à une configuration dans laquelle la régulation des états internes passe principalement par les substances. Ici, la personne est confrontée à une activation importante de la PE : émotions massives, douleur psychique, angoisse et vécus traumatiques non intégrés, quelque fois. La PAN, qui est censée assurer le fonctionnement quotidien, ne parvient plus à réguler seule cette intensité. Dans ce contexte, les substances deviennent des outils de stabilisation. Il peut s’agir d’alcool, d’opiacés, de benzodiazépines, de cannabis, parfois de stimulants ou d’associations complexes. Ce qui est important, ce n’est pas la substance en soi, mais sa fonction qui consiste à stabiliser l’état interne. Il y a donc aussi des addictions sans substances (travail, sexe, jeu, écrans) qui ont la même fonction de stabilisation de ce système en déséquilibre.
Vous insistez sur le fait que ce n’est pas un comportement irrationnel…
Exactement. Le point essentiel est de sortir d’une lecture morale. C’est ce dont je parlais tout à l’heure, le « zombie humide » ne consomme pas « contre lui-même ». Il consomme parce que cela lui permet de survivre psychiquement dans un système interne en surcharge, auquel se rajoute la stigmatisation par le monde externe. Les substances lui permettent de réduire l’intensité de la PE, de rétablir temporairement une forme d’équilibre. C’est une régulation externe d’un système interne défaillant ou débordé. Cependant, cette régulation a un coût : elle peut rapidement entraîner une dépendance tant qu’elle ne traite pas la source du problème, qui reste la charge traumatique sous-jacente.
Qu’est-ce qu’un « zombie sec » ?
Cet archétype correspond à une autre stratégie de régulation, presque opposée en apparence. Ici, il n’y a pas de recours aux substances. La stratégie dominante consiste à renforcer la PAN et à maintenir la PE à distance. Cela passe par une forme de contrôle, de compartimentation, parfois de rigidification du fonctionnement psychique. La personne continue à fonctionner dans le monde social, souvent de manière très efficace. Elle travaille, organise, produit, interagit, mais cette efficacité repose sur une exclusion partielle ou totale de son expérience émotionnelle. Les « zombies secs » sont souvent perçus comme performants. Ils correspondent très bien aux attentes des environnements professionnels actuels, mais cette stabilité est construite sur une coupure interne. Ce sont souvent de grands experts : des sportifs, des intellectuels, des scientifiques qui programment des algorithmes très puissants, mais qui n’arrivent pas à être dans la vie. Ils sont « coupés », et notre société les apprécie beaucoup à cause de cela ! Leur PE est mis à distance, non intégrée, parfois inaccessible. Le problème, c’est que cette dissociation peut rester invisible jusqu’au moment où elle ne tient plus : épuisement, perte de sens, effondrement, burn-out.
Le loup-garou, lui, représente bien autre chose… Pouvez-vous nous en parler ?
Cette figure se trouve principalement chez les hommes qui portent une dynamique d’oscillation, nourrie par une profonde frustration : non-reconnaissance sociale, absence d’activité sexuelle, manque de perspectives… Le loup-garou se comporte normalement pendant la journée, il donne l’apparence de bien fonctionner en société. En revanche, pendant la nuit (dans l’anonymat du Web ou du darknet), il se transforme en monstre meurtrier. La plupart du temps, la PAN est dominante : la personne s’adapte, tient son rôle social, puis, sous certaines conditions, la PE s’active brutalement et déborde. Cela peut donner des réactions émotionnelles intenses, des passages à l’acte, parfois une perte de contrôle comportemental. Il peut tout à coup devenir un monstre violent et tuer d’autres personnes, les blesser, les violer, dans un état de rage.. On voit tellement d’exemples, surtout aux Etats-Unis avec les shootings*, mais aussi en Europe…
* Un shooting est une "fusillade". Entre 2014 et 2023, plus de 163000 américains ont été tués par arme à feu (intentionnellement ou pas) ; plus de 318000 ont été blessés.
La figure de vampire apparaît tout aussi centrale…
Il faut être prudent avec cette appellation. Le vampire ne doit pas être compris comme une catégorie morale ou caricaturale. Il s’agit d’un archétype traumatique relationnel. Ce
sont des êtres humains qui vivent en se nourrissant de l’énergie vitale des autres. Chez eux, la régulation des états internes passe par la relation à l’autre. Le vampire ne parvient pas à maintenir son équilibre interne de manière autonome. Il va donc chercher à le stabiliser à travers autrui. Cela peut prendre des formes très variées : attention, dépendance affective, pouvoir, séduction, manipulation, emprise, violence. Beaucoup de gens travaillent pour les vampires, ils vont leur consacrer leur énergie, leur passion et leur peine. Je vois énormément de dynamiques qui peuvent être décrites comme forme de vampirisme, notamment dans l’économie : cela correspond à l’idée qu’il faut désavantager des êtres humains, des êtres vivants, des animaux ou des plantes, et en extraire un maximum de profit pour soi-même. La reconnaissance sociale est la première addiction de nombreux humains, et particulièrement du vampire. Contrairement au « zombie humide », qui utilise des substances, le vampire utilise des relations, mais là encore, il ne s’agit souvent pas d’un choix conscient ou d’une intention malveillante, mais d’une stratégie de survie.
Diriez-vous que l’attitude du vampire s’apparente à de l’emprise ?
L’emprise est une conséquence possible, mais pas le point de départ. Le vampire ne choisit pas d’exercer une emprise. Il cherche à stabiliser un système interne instable. Or, si cette stabilisation passe par la régulation via une autre personne, cela nécessite la création de relations asymétriques. L’autre devient alors, souvent malgré lui, un support de régulation émotionnelle. Cela peut produire des dynamiques d’attachement traumatique très fortes, et donc aussi de dépendance relationnelle.
Vous dites que ces archétypes sont aujourd’hui très présents dans notre société et particulièrement dans le monde du travail…
Oui, et c’est même un des points centraux du livre. Le monde du travail contemporain peut être lu comme un système de régulation collective fondé sur la dissociation. Le zombie sec, par exemple, correspond très bien à des profils valorisés professionnellement : efficacité, stabilité, capacité à fonctionner sous pression ; et cette performance très appréciée repose souvent sur une coupure de la PE.
Ce n’est pas sans conséquence…
A court terme, cela apporte de la productivité et du rendement mais, à long terme, cela génère de l’épuisement, des burn-out, des pertes de sens, des effondrements. De l’autre côté, le zombie humide est souvent exclu ou marginalisé, alors même que sa stratégie de régulation est une réponse à une surcharge interne. Il existe donc une hiérarchisation implicite des formes de régulation psychique dans le monde social.
Et le système lui-même participe à ces dynamiques ?
Le système organisationnel tend à renforcer les formes de dissociation efficaces à court terme. Il valorise la PAN : la capacité à produire, à s’adapter, à tenir les objectifs ; et tolère très mal l’expression de la PE : fatigue, émotions, vulnérabilité. Cela crée une boucle : plus on valorise la performance dissociée, plus on renforce les conditions de sa fragilité. Les travaux de l’anthropologue David Graeber font référence à toutes les routines de travail absurdes, stressantes et envahissantes présentes dans pratiquement tous les aspects de la vie professionnelle et qui sont subies comme si elles avaient été imposées par Dieu lui-même, et qui ont pourtant bien été créées par l’homme ! Notre adaptation à cette normalité douloureuse porte ainsi les dynamiques dissociatives de la répression et de l’intrusion, sous forme de souffrance psychique. La réalité professionnelle moderne coche toutes les cases d’une relation abusive chronique qui conduit régulièrement à une « traumatisation » complexe de presque toutes les personnes impliquées ».
Comment ces mécanismes se traduisent-ils à l’échelle sociale et politique ?
On peut voir la société comme un système de régulation collective des états émotionnels. Dans ce cadre, la PAN correspond aux structures de contrôle, d’organisation, de production sociales : institutions, économie, normes. La PE représente les affects collectifs : peurs, colères, angoisses, traumatismes sociaux. Or, en privilégiant massivement la PAN, une société peut tenir longtemps sans avoir une bonne compréhension de soi, mais, en marginalisant la PE, elle ne peut pas indéfiniment contenir tout ce ressenti. Ce qui n’est pas intégré revient toujours, sous une forme ou une autre.
Vous parlez également dans votre livre des thérapies psychédéliques. Comment les avez-vous découvertes et intégrées à votre pratique ?
Etant germanophone, j’ai eu la chance d’être en lien avec des personnes très compétentes dans le domaine des thérapies psychédéliques en Allemagne et en Suisse. J’ai ainsi pu me former auprès de la célèbre association SÄPT* en Suisse alémanique. J’ai connu beaucoup d’approches avec les psychédéliques et j’ai commencé à les intégrer dans ma pratique privée de psychiatre. Puis, je suis devenu formateur moi-même. En Suisse romande, je crois que j’ai été le premier à mettre en pratique ces thérapies ! Ce qui m’a particulièrement intéressé, ce n’est pas seulement l’effet des substances, mais la manière dont elles modifient temporairement l’organisation habituelle du psychisme. Elles permettent un assouplissement des structures de dissociation. Les souvenirs, émotions, perceptions, habituellement séparés, peuvent redevenir accessibles, parfois même de manière très directe. Cela ne signifie pas une résolution immédiate ni une forme de guérison automatique, mais ça ouvre un espace dans lequel certaines expériences peuvent être revécues autrement et réintégrées. Ces états peuvent devenir des moments de reconfiguration, à condition d’être accompagnés. Sans cadre, ils peuvent désorganiser, mais avec un cadre, ils peuvent permettre de restaurer une continuité là où elle a été rompue. Là où certaines stratégies, comme les substances utilisées dans l’addiction, visent à atténuer ou à contenir, les psychédéliques, dans un cadre thérapeutique, permettent au contraire de traverser. Non pas pour intensifier la souffrance, mais pour lui redonner un sens. Dans la culture largement dissociative, ces expériences sont quelque chose de profondément déstabilisant : elles remettent en contact avec ce qui a été tenu à distance. Et c’est précisément ce qui peut, dans certains cas, ouvrir un véritable processus de transformation. *SÄPT : https://saept.ch/

Pourquoi avoir décidé de consacrer un livre à la dissociation ?
Grâce à mes observations des états de conscience modifiée, j’ai pu approfondir ma compréhension de la souffrance humaine. J’ai toujours essayé de voir ce sujet dans une
méta-perspective que je développais dans mes conférences. Puis, pendant la pandémie, il y a eu une forme de suspension du monde. Les repères habituels se sont fissurés. J’ai personnellement traversé des moments d’angoisse qui m’ont confronté à des questions que je pensais avoir déjà explorées. C’est dans ce contexte que l’écriture s’est imposée. Non pas comme un projet planifié, mais comme une nécessité. Ce qui m’importait, ce n’était pas seulement de transmettre des connaissances, mais de proposer une lecture du monde qui relie les niveaux individuel, relationnel, collectif. Le livre s’est construit assez rapidement, en un peu plus d’une année. Il a d’abord été publié en allemand, en 2022, puis en anglais, et il était important pour moi, surtout pour la version allemande, de mettre le Petit Prince de Saint Exupéry (1943) sur la couverture !
En quoi ce personnage est-il important pour vous ?
Il symbolise l'enfant en contact avec sa nature divine, il porte la clarté phénoménologique lui permettant de saisir l'essence des choses. Il est capable de discerner le faux du vrai, il est né ainsi, innocent, curieux et enthousiaste pour la vie. Il a un profond besoin de chaleur, de tendresse, de partage et de joie. Et c'est par la suite, à cause de notre culture, notre civilisation, tous ces dogmes, tous ces traumatismes, toute cette négligence, toute cette pression, toute cette violence qu'on lui impose, qu'il peut devenir un monstre. C'est un peu la métaphore de base de mon livre...
***
En Maïeusthésie, la distinction est plus dynamique :
La pulsion de survie est le mouvement qui, lors du traumatisme, protège l'intégrité psychique en mettant une partie de soi à l'écart (le clivage est vu comme une protection et non comme une pathologie) ;
La pulsion de vie est l'élan qui cherche ensuite à restaurer la complétude de la personne, les symptômes étant compris comme des appels vers cette réintégration. En Maïeusthésie, la PE est la part de Soi clivée et la PAN est l'ensemble "du moi et du Soi" où le Soi tente de suivre grâce aux stratégies sociales du moi et à la mise à distance de la PE. La PE mise à distance résulte de la pulsion de survie. La PAN résulte aussi de la pulsion de survie avec un moi théoriquement au service du soi. Si c’est le moi qui prend les commandes, alors le Soi disparaît en « arrière-plan »*.
La pulsion de vie correspond au mouvement thérapeutique qui tend à réunifier la PAN et la PE, ou, dans le langage de la Maïeusthésie, à réhabiliter la part de soi restée en attente.
Ansgar Rougement-Bücking a la délicatesse d'énoncer avec précision cette danse du Soi et du moi, ces mises à l'écart et cette propension à retrouver sa complétude.
Finalement, il existe une convergence intéressante entre les deux approches : toutes deux considèrent que le clivage est une stratégie intelligente de protection plutôt qu'un dysfonctionnement, et que le travail thérapeutique consiste moins à supprimer des symptômes qu'à restaurer un lien avec les parties dissociées de l'expérience. Là où elles diffèrent surtout, c'est dans leur vocabulaire et leur point d'entrée : la dissociation structurelle décrit l'organisation de la personnalité après le trauma, tandis que la Maïeusthésie met davantage l'accent sur le processus existentiel de reconnaissance et de réunification des parts de soi.
*Merci de tout coeur Cher Thierry.
Psychopraticienne et formatrice certifiée en Maïeusthésie, psychothérapie de la pertinence, et praticienne en Médecine Chinoise & Vietnamienne, je vous accueille au Cabinet Aliotis à Genève ou en visioconférence. J'interviens également dans les hôpitaux, les unités d'urgence, de soins intensifs et palliatifs, maisons de retraite et établissements médicaux spécialisés. Je collabore étroitement avec des médecins en thérapie déléguée en Suisse.
Bien chaleureusement, Angela Dupraz
Mobile : +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch - www.angeladupraz.com
Genève, le 01.08.26


