#99 LE PASSE NOUS CONSTRUIT, MAIS NE NOUS DEFINIT PAS
Je tiens entre mes mains le livre autobiographique « Blessée par le lien, guérie par le lien » écrit par Gwénaëlle Persiaux, préfacé par Marie-Odile Riffard et édité chez Guy Trédaniel en 2026. Cet ouvrage inclassable et original témoigne d’une trajectoire de résilience et à la fois, invite à découvrir de grands concepts de psychologie, tels que l’attachement et le psychotraumatisme.
Entrer dans l’intimité d’une histoire d’une vie, c’est un peu contacter sa propre histoire nous dit Marie-Odile Riffard… on y trouve des résonances, des points de comparaison, des angles de vision qui se superposent ou non à nos ressentis personnels.
Partant de ses études de psychologie « classique » et de ses centres d’intérêt premiers (les modalités d’attachement, la psychotraumatologie), la sphère des approches psychothérapeutiques et des visions possibles du monde élargit, nous découvrons avec Gwénaëlle Persiaux de nombreuses possibilités de « mise en travail » de notre psychisme, allant jusqu’au lien profond qui connecte notre esprit et notre corps, pour entrer dans l’exploration de toute notre « Êtreté ».
En voici un extrait transcrit avec la généreuse autorisation de son auteure que je remercie ici du fond du cœur. LA DISSOCIATION ET LES ADDICTIONS, DES PROTECTIONS FACE AU TRAUMATISME
Les mécanismes de la dissociation ne sont pas encore assez connus, y compris chez les professionnels de la santé. Nombre de soignants ne font pas suffisamment le lien entre les traumatismes vécus dans l’enfance et les problèmes de santé psychique et physique de leurs patients.
Vivre une adversité, telle qu’un décès, de la violence ou des carences affectives, sans bénéficier de réconfort, est une épreuve qui s’inscrit dans le corps. Ce dernier manifeste alors, dans l’immédiat ou en différé, la souffrance sous forme de symptômes : anxiété, dépression, agressivité, isolement, maladies de tout type (de l’angine à répétition au cancer), etc.
Derrière ces signes tangibles de mal-être, il s’agit d’aller voir ce qui est tapi dans l’ombre et qui génère ces manifestations. Souvent, ce n’est pas visible immédiatement car la dissociation est présente et nous empêche d’accéder aux profondeurs, à savoir à l’évènement ou au contexte traumatique.
L’ANESTHESIE PROLONGEE DU CORPS
La dissociation est dans un premier temps un mécanisme physiologique de déconnexion entre le corps et l’esprit permettant de survivre à un moment où nos capacités habituelles sont dépassées. Dans un deuxième temps, elle génère des conséquences psychologiques. Issue de notre héritage animal, la dissociation actives les réflexes de survie lorsque le danger est trop grand et qu’on ne peut ni fuir ni combattre. Cette anesthésie émotionnelle et physique préserve notre cœur et notre cerveau d’un afflux massif d’hormones de stress qui pourrait être délétère s’il se poursuivait trop longtemps (le cortisol est nocif pour le cerveau, l’adrénaline est nocive pour le cœur).
Concrètement, dans ces moments dissociatifs, soudainement, on ne sent plus rien, on a l’impression de ne plus être dans son corps, notre vision et notre audition se modifient, le temps s’arrête et le monde extérieur semble irréel. Ces phénomènes s’expliquent par la présence d’opioïdes (endorphines, enképhalines, dynorphines*) qui inondent le cerveau pour arrêter le pic de stress. On peut parler de shoot anesthésiant.
C’est ce qu’il se passe en moi lorsque mon père m’annonce la mort de Chantal, mais aussi pendant les jours qui suivent. Trente ans après, il me manque toujours des bouts mnésiques de cette période, ce qui n’est pas un problème et est tout à fait banal pour ce type d’évènement. En cas de trauma, l’information ne s’enregistre pas de manière habituelle dans la mémoire.
Le problème survient si, par manque de soutien, la dissociation s’installe et devient un mode de fonctionnement au long cours. Mon père étant complètement dépassé et centré sur sa propre survie, je me retrouve seule avec mon état de choc, qui survient sur un vécu de solitude plus profond issu d’une atmosphère familiale pauvre en liens affectifs. Alors, en même temps que le corps de ma mère, les émotions sont enterrées et le mode dissocié enclenché en moi.
LES SIGNES DE LA DISSOCIATION
Le plus souvent, à la suite d’un évènement traumatique, être dissocié permet de continuer à fonctionner au quotidien : se lever le matin, emmener ses enfants à l’école, travailler, avoir des discussions pragmatiques, faire ses courses, aller au sport, gérer une maison, etc. On peut même s’étonner « d’encaisser aussi bien ». Méfiance. Observons avec finesse l’eau qui dort et inquiétons-nous de l’enfant trop sage, de l’adulte trop rangé.
Un état dissociatif prolongé fait du dégât. Les conséquences principales sont les suivantes : difficultés relationnelles (notamment du mal à nouer des liens affectifs et profonds avec ses proches), problèmes sexuels, maladies physiques et chroniques, crises émotionnelles ponctuelles (angoisse, colère, tristesse), dépression, sentiments de culpabilité et de honte, mésestime de soi, addictions et conduites autodestructrices.
Recourir à une substance ou à un comportement toxique est très courant chez les personnes traumatisées. La liste des addictions potentielles est longue avec les dérives de la société : nourriture, alcool, drogues, sexe, conduite automobile, jeux d’argent, sport, travail, écrans, shopping, etc.
COMPRENDRE LES MECANISMES AFFECTIFS
Plusieurs aspects expliquent « l’efficacité » des addictions pour contenir les émotions, donc la difficulté de s’en défaire.
Tout d’abord, l’individu addict fixe son attention sur un objet extérieur à lui-même, autre que sa peine ou sa détresse intérieure. Tant qu’il se préoccupe de boire, de consommer ou de scroller, l’objet de souffrance initiale s’efface temporairement. Une charge mentale saturée (par les écrans, le sport, la recherche de nourriture ou autre) est donc une bonne protection contre l’émergence des sensations et affects douloureux. C’est une technique inconsciente de diversion.
Ensuite, les substances et les comportements addictifs ont une action neurophysiologique. Les personnes ayant vécu des traumatismes dans la durée développent parfois des addictions pour s’anesthésier et ne pas ressentir, parce qu’elles ont été dissociées pendant ces périodes traumatiques du passé. Il y a eu une habituation neurophysiologique de l’état dissociatif, en les opioïdes. Ceux-ci sont des drogues endogènes (c’est-à-dire auto-produites par le corps) qui fonctionnent comme les drogues exogènes (telles que l’alcool, le cannabis, le tabac, etc.) : plus notre organisme en produit, moins elles fonctionnent sur la durée, et plus il faut augmenter « la dose ». Pour cela, la personne recourt alors inconsciemment à des comportements ou à des substances pour maintenir l’état d’anesthésie. Ainsi, un enfant maltraité pendant l’enfance est susceptible de tomber facilement dans le piège de l’alcool à l’adolescence, ou encore une femme maltraitée par son mari peut être collée aux écrans et à ses cigarettes toute la journée. Dit autrement, au départ on s’auto-shoote pour survivre au choc traumatique, puis on continue à se shooter d’une manière ou d’une autre, parce que le corps réclame.

Photo, Noémia Prada, La spirale du silence
Comment s’en sortir ? En se faisant aider.
Lire sur des sujets de psychologie, y réfléchir et prendre le temps d’aller voir un thérapeute ouvrent des portes. Cela n’est pas facile au début. Beaucoup de personnes rechignent à se faire aider ou vont en pointillés chez le psy. C’est là une réaction normale de protection provenant de ces parts de soi exilées.
Gwénaëlle Persiaux est psychologue, thérapeute, formatrice et auteure. Spécialiste des blessures d'attachement et du psychotraumatisme, elle se passionne aussi pour l'exploration des états de conscience élargie. S'appuyant sur son propre cheminement - dont elle témoigne à travers ses conférences et écrits - elle s'inscrit dans une approche humaniste et transpersonnelle alliant psychologie et spiritualité. * Les dynorphines sont une classe de peptides opioïdes endogènes produits naturellement par le cerveau qui agissent principalement sur les récepteurs opioïdes kappa (KOP).
Les fonctions et rôles sont les suivants :
- Régulation de la douleur : Elles agissent comme des analgésiques puissants dans le système nerveux central et la moelle épinière.
- Gestion du stress et des émotions : Elles sont libérées en réponse au stress et contribuent aux réponses aversives, à l'anxiété et aux états de dysphorie (humeur dépressive ou mal-être).
- Dépendance et récompense : Le système dynorphine-récepteur kappa est impliqué dans les symptômes de sevrage et le développement de comportements d'addiction.
« Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre. » Baruch Spinoza
En Maïeusthésie, quand nous abordons des zones de traumas, ce ne sont pas les événements traumatiques qu’il convient d’aborder avec notre outil analytique, mais celui qui les a vécus, qui nécessite d’être existentiellement rencontré.
Psychopraticienne, mentor et formatrice certifiée en Maïeusthésie, psychothérapie intégrative et humaniste, et praticienne en Médecine Chinoise & Vietnamienne, je vous accueille au Cabinet Aliotis à Genève ou en visioconférence. J'interviens également dans les hôpitaux, les unités de soins palliatifs, maisons de retraite et établissements médicaux spécialisés. Je collabore étroitement avec des médecins en thérapie déléguée en Suisse.
Bien chaleureusement, Angela Dupraz
Mobile : +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch - www.angeladupraz.com
Genève, le 02.09.2026


