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#101 MON REFUGE ET MON ORAGE

7 oct.
10 min de lecture

Mon refuge et mon orage, nouvel ouvrage autobiographique d’Arundhati Roy, publié chez Gallimard en 2026, est une invitation à retrouver toute la puissance romanesque de la grande autrice indienne du Dieu des Petits Riens. Dans ce récit littéraire d'une infinie beauté, Arundhati Roy revient sur son passé : une enfance chaotique dans le sud de l'Inde, son émancipation précoce, le goût de l'écriture, la fulgurance du succès international avec le Booker Prize en 1997, puis la découverte que sa plume peut devenir une arme pour déjouer les injustices et la violence du gouvernement indien. Au fil des chapitres, c'est aussi le portrait de sa mère, Mary Roy (1933-2022), qui prend forme. Une grande âme, généreuse et adulée dans sa région pour y avoir bâti une école, mais qui dans l'intimité s'avérait une mère impitoyable et maltraitante. Toute sa vie durant, elle aura été pour sa fille à la fois son refuge et son orage. Dans ce livre magnifique, Arundhati Roy nous ouvre les portes de sa vie hors norme, mêlée à celle d'une figure maternelle redoutable mais qui lui a transmis le goût de la liberté, et la nécessité d'écrire.

 

Photo, Igor Ovsyannykov Celle dont il faut partir, celle que l’on emporte

Lecture psychanalytique de Mon refuge et mon orage d’Arundhati Roy par Joëlle Lantéry

Comment se séparer d’une mère dont on a reçu tout à la fois le goût de la liberté et la nécessité de fuir ? Comment reconnaître ce qu’elle a transmis sans devoir excuser ce qu’elle a fait subir ? Dans Mon refuge et mon orage, Arundhati Roy revient sur son histoire et sur la figure de Mary Roy, cette mère admirée pour son œuvre éducative, mais redoutable dans l’intimité. Son récit autobiographique fait coexister la violence maternelle, l’attachement et la transmission d’une force d’émancipation.

Le titre invite à demeurer dans cette contradiction. Le refuge et l’orage portent le même visage. Celle auprès de laquelle chercher un abri peut aussi devenir celle dont il faut se protéger. Cette proximité entre protection et menace trouble la possibilité même de trouver une distance sûre : s’approcher expose à la blessure ; s’éloigner peut faire éprouver la perte de ce qui soutenait.

Une lecture psychanalytique peut partir de cette difficulté, sans prétendre établir un diagnostic sur les personnes du récit. Ce qui nous intéresse ici est la manière dont un sujet cherche à se constituer lorsque son attachement le conduit vers celle qui le met en difficulté.

L’enfant dépend d’abord de son environnement pour donner sens à ce qu’il éprouve. Lorsque la souffrance provient d’une figure dont il attend reconnaissance et sécurité, il peut être tenté de préserver cette figure en retournant contre lui-même ce qu’il ne parvient pas à comprendre. Il se croit trop sensible, insuffisant, décevant. Il conserve ainsi l’espoir qu’en devenant différent, il obtiendra enfin une autre réponse. La culpabilité peut entretenir cette promesse : si le défaut vient de moi, quelque chose reste en mon pouvoir.

La figure de Mary Roy ajoute à cette contradiction une dimension sociale. Une femme peut ouvrir des possibilités à d’autres, accomplir une œuvre reconnue, et faire souffrir ses proches. Le récit d’Arundhati Roy rapproche précisément ces deux réalités : la fondatrice d’école admirée et la mère maltraitante appartiennent à une même histoire.

Un tel décalage peut rendre l’expérience intime difficile à faire entendre. Comment parler de sa blessure devant ceux qui ont reçu de cette femme une aide, une chance, une ouverture ? Leur gratitude ne rend pas la souffrance de l’enfant moins vraie. Mais elle peut peser sur sa parole, lui faire craindre d’être injuste ou ingrat. Il lui faut alors conquérir le droit de dire ce qu’il a vécu sans disposer, pour soutenir son récit, d’une condamnation unanime de celle qui l’a blessée.

La complexité consiste à supporter que plusieurs vérités demeurent présentes. La générosité publique ne répare pas la violence privée. La violence privée ne suffit pas davantage à rendre fictive toute générosité. Pourtant, pour celui qui a souffert, cette coexistence peut longtemps sembler impossible à penser : reconnaître une qualité à l’autre paraît déjà lui fournir une excuse ; nommer sa cruauté semble obliger à renier tout ce qui a été aimé.

À cette difficulté s’ajoute celle de l’héritage. Arundhati Roy évoque une mère qui lui a aussi transmis le goût de la liberté et la nécessité d’écrire. Dès lors, l’émancipation ne peut se raconter comme une simple sortie hors du monde maternel. Quelque chose de ce monde accompagne le départ et peut même le rendre possible. La fille se sépare avec des ressources qui, pour une part, lui viennent de celle dont elle doit se dégager.

Ce paradoxe mérite d’être déplié. Une mère peut valoriser l’indépendance, combattre les conventions et éprouver néanmoins une difficulté à accueillir l’autonomie de son propre enfant. La liberté défendue comme idéal devient autrement exigeante lorsqu’elle prend la forme d’un désir qui lui échappe. L’enfant peut alors recevoir une invitation contradictoire : devenir libre, mais d’une liberté encore reconnaissable, encore compatible avec l’attente maternelle.

Dans cette perspective, grandir engage davantage que désobéir. Il faut pouvoir faire de ce qui a été transmis un usage que le parent n’a pas prévu. Une pensée devient véritablement sienne lorsqu’elle peut conduire ailleurs que là où celui qui l’a éveillée souhaitait la voir aller. Cette appropriation peut pourtant s’accompagner d’un sentiment de déloyauté : prendre un autre chemin, est-ce abandonner celle qui a donné la force de marcher ?

La reconnaissance risque alors de se transformer en dette sans limite. Ce qui a été reçu semblerait devoir se payer par une disponibilité permanente, une fidélité aux attentes, un renoncement à certaines décisions. Une autre position devient possible lorsque le sujet peut reconnaître cet héritage sans lui subordonner toute son existence. Recevoir de quelqu’un la capacité de penser ne lui donne pas autorité sur tout ce que l’on pensera.

Il faut cependant veiller à ne pas faire de la puissance créatrice de Roy une justification rétrospective de la violence. Qu’une œuvre naisse au voisinage d’une blessure ne prouve pas que cette blessure était nécessaire. Le travail accompli pour transformer une expérience appartient à celle qui l’a traversée. Admirer ce travail ne devrait pas conduire à attribuer au dommage le mérite de ce qui a pu se construire.

La séparation elle-même reste traversée par l’attachement. « J’ai quitté ma mère pour continuer à l’aimer », dit Arundhati Roy. Cette phrase permet de penser un éloignement qui protège une possibilité de relation. La proximité pouvait rendre l’amour invivable ; la distance lui offre peut-être un espace où il cesse d’être continuellement exposé à la blessure.

Il ne faudrait toutefois pas transformer cette formulation singulière en idéal à atteindre. Certaines séparations préservent un lien, d’autres exigent une rupture. L’amour ne constitue pas une obligation au terme d’un travail psychique, pas plus que le pardon n’en garantit l’accomplissement. Ce qui compte est la possibilité de choisir une distance à partir de son expérience, sans devoir encore satisfaire une représentation de la bonne fille.

Car l’éloignement matériel ne met pas immédiatement fin à la présence intérieure de l’autre. On peut avoir quitté sa mère et continuer à chercher son assentiment dans chaque décision. On peut aussi organiser sa vie autour du refus de lui ressembler, jusqu’à lui laisser, par cette opposition même, une place déterminante. Le travail de séparation touche alors à la possibilité de ne plus se demander constamment ce qu’elle aurait voulu, condamné ou reconnu.

Cela peut supposer un deuil particulier : celui de la réponse encore attendue. L’adulte sait parfois depuis longtemps ce qui lui a manqué, tandis qu’une part de lui continue d’espérer une parole capable de tout reprendre — un aveu, une reconnaissance, une tendresse enfin sans menace. Renoncer à suspendre sa vie à cette réponse n’efface ni le besoin ancien ni la légitimité de l’attente. Cela permet que d’autres liens, d’autres expériences, deviennent investissables.

L’écriture autobiographique peut être envisagée comme un lieu de ce déplacement. Celle dont l’expérience était prise dans la relation devient celle qui la raconte. Elle rapproche des souvenirs, distingue des temporalités, donne une forme à des sentiments qui semblaient s’exclure. La mère conserve une place dans le récit, mais elle n’en détient plus seule le sens.

Écrire ne garantit pas de sortir du conflit. Le texte peut encore s’adresser à la mère, chercher à la rejoindre, la convaincre ou lui résister. Mais il ouvre aussi un espace où la fille peut s’entendre elle-même. Sa parole n’a plus à attendre une validation maternelle pour acquérir une existence.

C’est dans cet espace que le refuge et l’orage peuvent demeurer ensemble sans que leur coexistence oblige à se taire. Il devient possible de reconnaître un amour, une admiration, une violence, une colère, sans exiger qu’un seul de ces sentiments prononce le verdict sur tous les autres.

Celle que l’on emporte ne disparaît donc pas nécessairement avec celle que l’on quitte. Sa place peut se modifier. Elle demeure dans une manière de regarder, une énergie, une sensibilité, parfois dans une peur qu’il faut encore apprendre à reconnaître. La séparation se poursuit lorsque cet héritage cesse de décider seul de l’avenir : la fille peut alors découvrir ce qu’elle souhaite en garder, ce qu’elle doit interrompre, et ce qu’elle veut, à son tour, transformer.

 

En Maïeusthésie, quand un ascendant est source du trauma

Dans le vécu des ascendants, il arrive qu’un parent ou un grand-parent, ou un membre de la famille, soit source d’actes indélicats, douloureux, parfois violents, parfois même judiciairement répréhensibles. Que la loi fasse son travail est une chose, que ces Êtres soient méprisés en est une autre, surtout si le patient ou l’un de ses parents en est issu : être issu d’une personne monstrualisée, ça ne fonctionne pas, car l’enfant d’un monstre serait un monstre lui-même.

La démarche doit d’une part prendre en compte le vécu éprouvé par celui qui en a souffert, mais aussi d’autre part prendre en compte ce qui a motivé les actes des auteurs indélicats. Sans pour autant « excuser » ou « pardonner » les actes, il conviendra de distinguer « ce qu’ils ont fait » de « qui ils sont » et de « ce qui les a conduits à cela ». L’on peut ainsi avoir un jugement sur l’acte (clarification des valeurs humaines et sociales) tout en gardant une considération indéfectible concernant l’Être. L’acte est une chose (estimable, évaluable), l’Être est quelqu’un (inestimable, hors du champ des valeurs).

Tout comme un arbre meure sans ses racines, la Maïeusthésie considère que l’on ne peut être pleinement soi si l’on est coupé de ses ascendants (précisons que la distinction est de mise entre les êtres, inestimables, et leurs actes, condamnables). Ainsi, dans le cas de maltraitance de la part des parents, l’enfant est face à un dilemme désorganisant : les personnes, sensées prendre soin de lui, lui font du mal ! Il n’a donc pas pu établir de lien ni, in fine, de canal de communication pour s’individuer, et se retrouve donc condamné à rester dans une relation de dépendance ou d’arrachement.

Collé, éloigné ou coupé des êtres que sont ses parents, il n’est finalement jamais complet, et donc jamais soi. Alors certains enfants préfèrent abandonner leur individuation au profit du maintien du lien à leur parent, tandis que d’autres tentent l’amputation de ce lien en vue de cette fameuse individuation. Pouvons-nous imaginer que ces enfants n’auront guère d’autre choix que d’accepter cet appel à la réhabilitation de ceux dont ils sont issus pour viser leur complétude, ou bien de lutter pour une autonomie et une individuation en s’habituant à ces douleurs fantômes ? Les humains étant interreliés, peut-être la vie tente-t-elle par cet altruisme forcé, de maintenir intacts tous les fils de sa toile ?

Du point de vue de l’attachement, un élément crucial est celui de représenter pour le patient, une base de sécurité. En effet, engager une démarche de thérapie, active le système d’attachement de la personne qui se retrouve face à l’inconnu. Le thérapeute fait alors figure de

caregiver : il est sensible, disponible, accueillant, favorisant ainsi un sentiment de sécurité interne et de confiance chez le patient, l’amenant progressivement à éteindre son système d’attachement afin de permettre à son système d‘exploration de s’activer, puisque le cheminement thérapeutique, tout comme les apprentissages, nécessite d’explorer l’inconnu.

Les praticiens en Maïeusthésie, de par la posture accueillante, sensible et disponible essentielle à incarner pour accompagner les êtres, offrent d’emblée toutes les caractéristiques d’un caregiver de qualité, devenant ainsi une base de sécurité pour les « parturients ».

Tous œuvrent à aider la vie à émerger, étant en ce sens des bases de sécurité ontique.

 

Marie Proères, psychologue, psychothérapeute, formée en Maïeusthésie


« Un jour, alors qu'il [son fils] était adolescent, elle lui a dit : « Tu es laid et stupide. À ta place, je me suiciderais. » Il n'était ni l'un ni l'autre. Seulement peu expansif et manquant d'assurance parce qu'il se rappelait son père et qu'il était le plus gravement traumatisé que moi de l'avoir perdu. Il était étonnant que Mrs Roy se sente autorisée à lui dire de telles horreurs dans ce monde d'adulateurs de fils. Un monde où l'on doit leur donner de tout plus qu’aux filles - attention, amour, argent, éducation, héritage et, même, nourriture. Le pays de l'infanticide, du fœticide féminin par lequel on se débarrasse de millions de filles avant leur naissance ou juste après. Parfois ma mère se conduisait comme si tout cela était la faute de mon père. Parce qu'il était le seul homme qu'elle puisse atteindre, le seul qu'elle puisse punir pour les péchés de la terre. La façon dont elle se comportait avec lui à infléchi et compliqué à jamais de multiples nuances ma propre interprétation du féminisme. Le corollaire de l'adulation du fils est bien sûr à l'adoration de la mère. Notre pays est aussi un pays d'adulateurs de mères. Ou, plus précisément, un pays qui déifie les mères qui produisent et déifient leurs fils. Nous avons grandi, mon frère et moi, dans la faille entre ce rêve sirupeux et notre cauchemar capricieux, sans toujours savoir lequel des deux étaient le pire. À bien regarder, si nous devions choisir entre les deux, je crois que pour moi ce serait le cauchemar, et pour lui, le rêve. » Arundhati Roy, Mon refuge et mon orage, Editions Gallimard, 2026
« Aimer. Être aimé. Ne jamais oublier sa propre insignifiance. Ne jamais s'habituer à l'indicible violence et à la vulgaire disparité de la vie autour de soi. Chercher la joie dans les endroits les plus tristes. Poursuivre la beauté jusque dans son antre. Ne jamais simplifier ce qui est compliqué ni compliquer ce qui est simple. Respecter la force, jamais le pouvoir. Par-dessus tout, observer. Essayer de comprendre. Ne jamais détourner le regard. » Arundhati Roy, Le coût de la vie, Editions Gallimard, 1999

 

Psychopraticienne, mentor et formatrice certifiée en Maïeusthésie, psychothérapie intégrative et humaniste, et praticienne en Médecine Chinoise & Vietnamienne, je vous accueille au Cabinet Aliotis à Genève ou en visioconférence. J'interviens également dans les hôpitaux, les unités de soins palliatifs, maisons de retraite et établissements médicaux spécialisés. Je collabore étroitement avec des médecins en thérapie déléguée en Suisse.


Bien chaleureusement, Angela Dupraz


Mobile :  +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch  - www.angeladupraz.com


Genève, le 07.10.2026

 

 

 

 
 
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