#34 LA VASTITUDE DU « PETIT »
- Angela Dupraz

- 16 sept. 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 sept. 2025
Souvent, en thérapie, nous entendons le praticien parler du « petit garçon » ou de la « petite fille » pour désigner celui que nous étions dans l’enfance, émergeant au cours d’une séance. Cette terminologie est souvent mal venue car un Être ne se sent jamais « petit » (ni « grand »), quelle que soit l’étape de sa vie !
Ce choix verbal n’est le plus souvent pas souhaitable car abuser de la terminologie « petit garçon » ou « petite fille » au cours d’une thérapie peut altérer la qualité de celle-ci. Parfois elle est pertinente, la plupart du temps, elle ne l’est pas. Cela vaut aussi pour toutes les étapes de la vie.
1. En entretien de psychothérapie
1.1 Première étape
En Maïeusthésie, une première étape consiste à identifier ce qui appelle la conscience du patient à travers ses symptômes. Des « zones » de Soi s’expriment ainsi en vue de « remédiations » ou de « déploiements ».
Les « remédiations » consistent à réunir ce qui a été clivé à la suite de pertinentes réactions de survie.
Les « déploiements », eux, consistent à devenir qui l’on a à être… un peu comme si un « futur » nous appelait pour être rejoint. Abraham Maslow aimait nous proposer que celui qu’on à être (futur) et celui que nous sommes (présent) sont en fait comme contemporains l’un de l’autre. Il ne s’agit finalement que de déployer ce qui existe déjà.
1.2 Seconde étape
Une fois identifiée, cette zone de Soi sera investie en « mettant son attention dessus » et en y accomplissant ce qui est attendu (remédiation ou déploiement).Nous trouverons fréquemment « celui qu’est le patient » ayant à œuvrer envers « l’un de ceux qu’il a été » (biographique) ou « l’un de ceux dont il est issu » (inter ou trans générationnel). Mais nous pouvons aussi avoir du systémique (le symptôme de l’un ouvre un chemin chez un autre), ou du transpersonnel (hors biographique ou hors lignée, vers des Êtres inconnus).
Le plus souvent, il s’agira de « remédiations » et il y aura :
1/ à accorder une « reconnaissance » à cet Être identifié (être touché par qui il est), c’est-à-dire lui offrir une validation existentielle, puis
2/ lui adresser une « validation de son éprouvé » (valider la nature et la dimension de ce que cet Être a éprouvé lors d’un trauma). Ce n’est pas le trauma que l’on reparcourt (ni reviviscence, ni régression), c’est l’Être qui l’a éprouvé que l’on rencontre.
Parfois il s’agira juste de « déploiement ». Alors il y aura simplement à accomplir cette « reconnaissance », et à attester combien l’on est touché par cet Être de Soi qui avait juste besoin d’être rencontré pour que le patient puisse se laisser aller à le devenir, qu’il se laisse enfin être. C’est presque comme un futur que l’on rejoint et qui est désormais actualisé, ou comme une graine qui attendait de l’eau et de la lumière pour émerger.
1.3 Des enjeux expérientiels
Il s’agit d’enjeux entre des Êtres qui ne peuvent se résumer ni à de l’événementiel, ni à du sensoriel, ni à des représentations ou à des explications intellectuelles.
La dimension expérientielle n’est qu’imparfaitement représentée par des expressions faisant appel à la sensorialité. « Regardez-le », « Ecoutez ce qu’il a à dire », « Que voyez-vous ? », « Qu’entendez-vous ? ». Souvent ces phrases ne fonctionnent pas. Il arrive heureusement que le patient fasse lui-même la transposition, mais parfois il ne le fait pas, et des propos trop en sensorialité bloquent ou freinent le processus. Il s’agit bien de perceptions, mais elles ne sont pas d’ordre sensoriel. Alors « que percevez-vous ? » ou « que se passe-t-il ? » seront souvent plus juste que les formulations « que voyez-vous ? » ou « qu’entendez-vous ? ».
La sensorialité donne accès à la réalité (faits objectivables) que l’on peut mentalement se représenter, alors que l’expérientiel donne accès au Réel que les outils cognitifs [le mental] se représentent mal ou pas du tout (mais qui sont réellement éprouvés et nécessitent quand-même d’être validés).

2. Comment nommer celui qu’on était
2.1 Du symptôme vers les éléments qui appellent
Quand une personne consulte, elle vient chez le praticien avec une manifestation somatique (corporelle) ou émotionnelle (psychique).
2.1.1 Quand la manifestation est somatique
Quand la manifestation est somatique elle peut être d’origine purement physiologique. En ce cas il revient au médecin de la soigner et non au psychopraticien. Pourtant, certaines manifestations somatiques peuvent être en totalité ou en partie d’origine psychique. En ce cas, le psychopraticien donnera le soin concernant la partie d’origine psychique, mais il vérifiera toujours si le patient a vu un médecin concernant l’aspect physiologique. Nous voyons ici à quel point le soin psychique n’exclut pas le soin corporel, et inversement.
Dans le cas somatique, il reste une nuance inattendue où nous distinguerons
1/d’une part une manifestation somatique qui exprime une douleur de la psyché (psychosomatique classique : émotion psychique antérieure, qui a été éprouvée par celui qu’on était, pour lequel le corps joue le rôle de mémorial).
2/ d’autre part une manifestation somatique qui exprime une émotion éprouvée par le corps lui-même, considéré ici comme un Être à part entière (zone émotionnelle du corps, pour laquelle nous n’avons pas de termes pour la désigner, pas même un néologisme).
Ce qui nous conduit ici à faire une distinction, c’est que la psyché peut s’être sentie paisible alors que le corps peut avoir éprouvé une émotion douloureuse : une peur, un sentiment d’abandon, de danger éprouvé viscéralement, de deuil… etc., pendant que la psyché, elle, s’en est déconnectée et se trouve en paix.
Est-il raisonnable de distinguer entre le vécu du corps et celui de la psyché ? Il ne s’agit pas là d’une adhésion à une théorie ni à une croyance mais d’une observation clinique. Ne pas en tenir compte pourrait engendrer des maladresses.
2.1.2 Quand la manifestation est émotionnelle
Quand la manifestation est émotionnelle, elle peut être d’origine psychique : un vécu éprouvé jadis par la psyché qui en a gardé un impact (et, plus précisément une trace de type « mémorial »). C’est le plus souvent le cas. Mais il n’est pas à exclure que cette émotion reflète un vécu émotionnel du corps, ainsi que nous l’avons abordé dans le paragraphe précédent.
De ce fait le « décodage » n’en est pas toujours aisé et l’on doit simplement suivre ce qui s’exprime avec beaucoup d’acuité et d’humilité afin d’identifier ce qui appelle la conscience à travers cette manifestation. Cette manifestation invite à porter son attention vers cet élément de la psyché ou du corps ayant eu un éprouvé lors d’une zone traumatique (moment ou période).
Le clivage (pulsion de survie) qui s’est produit ainsi au cœur de la psyché, engendra ensuite une invitation à la remédiation et à l’intégration (pulsion de vie) de cet Être de Soi qui a été mis à l’écart.
2.1.3 Vers un déploiement
Mais il n’est pas à exclure que l’attention du patient soit invitée vers une zone de Soi non clivée, encore non révélée, juste à déployer.Rappelons-nous qu’une manifestation (symptôme) pointe soit vers une remédiation (reconnecter, réhabiliter), soit vers un déploiement (devenir qui l’on a à être).
2.1.4 Zones de la psyché concernées
Les éléments de la psyché à considérer peuvent se trouver :
-soit dans la biographie du patient (prénatal, enfance, adulte…),
-soit dans son inter ou trans générationnel (vécu éprouvé par un parent ou un aïeul),
-soit dans l’environnement en interaction systémique (dans la lignée ou en dehors),
-soit dans du transpersonnel (vécu hors biographie, hors histoire familiale, hors environnement direct) concernant des zones existentielles de l’humanité (ou autre), du monde en vastitude.
De ce fait, comment nommer l’Être de Soi identifié !?
2.2 Quelques types de propos adaptés
IMPORTANT : aucun propos ne peut être une référence absolue généralisable. Le plus important est la posture, la qualité d’attention, l’émerveillement du praticien : quand c’est l’enfance qui émerge dans la psyché du patient, le praticien s’adresse-t-il à l’Être qu’était le patient dans son enfance, ou bien au « petit » ? S’agit-il de l’Être dans sa dimension potentielle, ou juste de son statut social ou familial du moment ?
En fait, il est censé porter son attention vers l’Être qu’était son patient dans l’enfance. Il en est touché, et il invite le patient à offrir, lui aussi, sa propre attention à celui qu’il était dans cette jeune époque de son existence.
Par commodité de langage il peut occasionnellement être utilisé « petit(e) » ou grand(e) » pour distinguer clairement le patient d’aujourd’hui de celui qu’il était autrefois dans son enfance, mais il convient toujours de considérer celui qu’il était comme un Être à part entière et non comme une « miniature » !
En fait, si la posture est correcte, peu importe les mots utilisés et il serait maladroit de se fixer sur une « verbalisation absolue standardisée ». Tout cela doit systématiquement s’accompagner de spontanéité et de congruence. La verbalisation sera adaptée au contexte, toute en subtilité, en sensibilité, et surtout : en bon sens.
Ainsi, quand la posture est juste, riche de candeur, des verbalisations maladroites n’impactent pas négativement la séance. En revanche, même avec des mots « parfaits », sans la posture juste, la séance n’aboutira pas.
Le praticien n’oubliera pas que s’il invite son patient à porter son attention vers un Être émergeant, le praticien est lui-même déjà en proximité de celui-ci afin que son patient puisse le faire, lui aussi, avec simplicité et spontanéité.
2.3 Qu’en est-il du fameux « enfant intérieur » ?
On entend souvent parler de « l’enfant intérieur ». Or ce terme reflète mal ce que l’on cherche à évoquer. Parle-t-on de « l’enfant que nous étions » ? ou de « l’Être que nous étions quand nous étions enfant » ?
Bien sûr chacun de ceux que nous étions nous constituent, y compris enfant. Mais qu’est-ce qui nous constitue ? : notre personnalité et notre corps du moment ? ou celui que nous étions qui avait cette personnalité et cette apparence ?
D’autre part, dans la représentation que nous en avons, nous imaginons souvent que celui que nous étions est une « partie de Soi ». Que chaque « part de Soi antérieure » est contenue dans chacun de ceux que nous sommes ultérieurement... pareillement aux couches multiples de l’oignon ou, plus gracieusement, pareillement aux fameuses poupées russes (Matroska). Il se trouve pourtant que les métaphores ont toujours leurs limites et se retrouvent ainsi très réductrices.
Si l’on veut être plus précis c’est quasiment irreprésentable : chacun de tous ceux que nous avons été n’est pas une « part de Soi », mais un « Être à part entière »… contenant même chacun potentiellement « l’entièreté de Soi » (passée et future) ! De plus, chacun de ceux qu’on a été est à la fois distinct de tous les autres et occupe pourtant l’entièreté de Soi. C’est géométriquement non représentable. Nous sommes ici dans un expérientiel que le cognitif ne peut élaborer en représentation mentale. C’est de l’ordre d’un vécu existentiel éprouvé.
IMPORTANT : Il ne s’agit pas de la pièce égarée d’un puzzle à laquelle on ferait rejoindre sa place assignée. Il s’agit d’un Être de Soi qui, rejoignant la psyché après un temps de clivage, s’y déploie en l’occupant entièrement, sans pour autant n’empiéter sur aucun des autres Êtres de Soi qui constituent aussi cette psyché.
Voilà sans doute pourquoi les énoncés ne sont pas aisés, et les termes utilisés souvent inadaptés. Il y a comme une intuition du Réel qui est en jeu, mais comme ce Réel n’est ni objectivable, ni représentable mentalement, nous avons du mal à le désigner correctement. Il échappe à nos capacités cognitives.
Donc il ne s’agit pas tant de « l’enfant intérieur », mais de celui que nous étions quand nous étions enfant : l’Être intime que nous étions lors de notre enfance.
Comme cet Être disposait de moins d’intellect et de plus de candeur, sa dimension existentielle s’en retrouvait souvent plus disponible que l’adulte que nous sommes devenu. Il avait à la fois une sensibilité ontique plus grande (car moins de préjugés, plus ouvert au subtil), et aussi une plus grande vulnérabilité (car moins de moyens pour faire face). D’où de nombreux endroits de l’enfance où se trouvent des traumas plus ou moins marquants, mais aussi une ressource inestimable.
Dire « le petit » à propos d’un de ceux que nous avons été dans l’enfance est quasiment toujours inapproprié car nous ne devrions nous adresser, ni à sa dimension corporelle, ni à sa personnalité, mais à « celui qu’il était », indépendamment des époques. Le corps et la personnalité sont marqués par le temps. Le Soi, lui, ne l’est pas. Cela ne veut pas dire que le praticien ne tient pas compte des époques de vie concernées. Cela veut dire que pour le praticien, l’interlocuteur à qui il s’adresse est clairement défini : le Soi.
(…) La notion « d’enfant intérieur » est réductrice car cette nature profonde qu’on évoque ainsi mériterait plus l’appellation d’« Être intérieur ».
Mais encore… si, comme le dit le philosophe Plotin, l’âme n’est pas dans le corps mais « autour du corps »… sans pour autant trop savoir ce que nous évoquons, ne devrions-nous pas tenter de parler d’« Être intimement enveloppant » (autour et non pas dedans), d’« Existence intime enveloppante, environnante », de « Conscience que nous habitons », de « Milieu de conscience qui nous entoure, dans lequel nous baignons ».
Pour rester simple, nous parlerons juste d’« Être intérieur » que nous ne nommerons pas « enfant intérieur ». Nous prendrons bien soin, en évoquant cet Être dans son enfance, de ne pas le miniaturiser en parlant du « petit » ou de « la petite ». Le praticien évoquera plutôt « celui qu’il (celle qu’elle) était lors de cette époque de sa vie » (contenant déjà potentiellement l’entièreté de Soi).
Thierry Tournebise, extrait de la publication : « La vastitude du "petit ", en thérapie, comment nommer les « Êtres de Soi » émergeants », novembre 2022
« IL n'est pas de douleur plus mortelle que dans l'effort pour être soi-même. » Yevguéni Vinokurov
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Bien chaleureusement, Angela Dupraz
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Genève, le 16.09.2025


