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Angela Dupraz

#90 LES PERTINENCES DE LA PSYCHE

  • il y a 1 jour
  • 9 min de lecture

UNE PSYCHE A CIEL OUVERT

Dans la psyché, les Êtres de Soi ne sont pas cachés, qu’ils soient intégrés ou clivés. Ils se trouvent là, à ciel ouvert. Mieux encore, quand ils sont clivés (par sécurité, grâce à la pulsion de Survie) ils adressent à la conscience de multiples signaux afin d’être aisément identifiés, en vue d’une restauration d’intégrité du Soi (grâce à la pulsion de Vie). Le praticien qui cherche ce qui se cache sera hélas aveugle à ce qui se montre, du fait d’une curieuse cécité d’inattention, le rendant aveugle aux évidences qui se manifestent.

Tout se passe comme si les Êtres de Soi constituant la psyché (autant ceux qui en sont clivés, que ceux qui y sont intégrés) formaient une assemblée bien présente d’individus tous contemporains les uns des autres (les événements de la vie sont passés, mais ceux qui les ont vécus sont tous là, présents en contemporanéité). Ni temps, ni espace (uchrotopie), tous s’y trouvent, là, appelant la conscience afin de trouver leur juste place dans la psyché.

Nous différencierons avec soin d’une part la « mémoire » qui enregistre l’événementiel et l’émotionnel, dont s’occupe par exemple très bien l’EMDR en vue d’intégrations neurologiques, et d’autre part le « mémorial » avec ces Êtres de Soi.

La psyché n’est pas la mémoire d’événements passés, mais la présence de chacun de tous ceux qui ont vécu ces événements du passé. Ils appellent régulièrement la conscience à travers diverses manifestations souvent appelées « symptômes ». Ici, ces symptômes ne manifestent pas à cause d’un dysfonctionnement, mais en suivant une finalité : la revendication d’une existence qui n’est pas encore reconnue ou accomplie, d’un éprouvé qui n’a pas été validé.

 

DIFFERENCE ENTRE PROJET ET FINALITE

« Projeter » (pro-jeter) c’est « jeter en avant »… puis courir après. De ce fait, la notion de projet est un bon moyen de faire de l’exercice, ou de s’occuper, mais pas forcément d’aller là où il faut. Nous différencierons la notion de projet, de la notion de finalité. La finalité, c’est rejoindre ce qui attend de s’accomplir, (sans pour autant parler de prédétermination) alors que le projet c’est décider d’une destination, sans avoir forcément les moyens du bon choix.

Dans le projet, nous choisissons la destination et nous nous croyons libres. Dans la finalité nous rejoignons une justesse en accomplissement et sommes des partenaires sensibles de la Vie en accomplissement. L’extraordinaire « Psychologie positive » trouve ici un de ses écueils. La volonté d’un aboutissement sans l’écoute des justesses à l’œuvre peut mener à des errances dommageables. La psychologie positive prend le parti de la beauté, de la volonté, de la considération, de la gratitude, et elle expérimente avec beaucoup de rigueur… tout cela est inestimable et très productif. Cependant, négliger les justesses en accomplissement à travers les manifestations inconfortables, et seulement tenter d’en venir à bout, vient diminuer son efficience. Elle privilégie hélas les projets par rapport aux finalités, elle privilégie la force et l’encouragement par rapport à l’écoute et à la sensibilité. La psychologie positive a cependant tant de qualités… elle a juste à s’ajouter la sensibilité aux justesses en accomplissement, à être plus « partenaire de la Vie ».

 

ŒUVRE DE VIE

Il n’y a finalement qu’à suivre la Vie à l’œuvre. Bien sûr ce « il n’y a qu’à » n’a rien de simpliste. Il demande de la sensibilité, de la confiance, de la conscience. Être sensible aux signaux qu’envoient les Êtres de Soi grâce à la pulsion de Vie, avoir confiance dans la Vie qui est un inestimable partenaire, avoir une ouverture de conscience suffisante pour identifier les justesses à l’œuvre. On pourrait parler ici d’une sensibilité « ontique », une sensibilité aux accomplissements en cours, aux finalités qui attendent d’être rejointes.

Quand le paléontologue Pierre Teilhard de Chardin parle de l’évolution de espèces, il y voit le déploiement de la conscience qui émerge au monde.

« La conscience monte à travers les vivants » (Teilhard de Chardin, Le phénomène Humain, Ed. du Seuil,1955, p.195).

Cette confiance dans la justesse de la Vie, permet au praticien non pas d’avoir des buts ou des projets, mais d’accompagner le patient vers les finalités qui, en lui, attendent d’être rejointes. Ces finalités, toujours bienveillantes, œuvrent en vue de remédiations (complétudes) ou de déploiement (devenir qui l’on a à être).

Le praticien est alors au côté de son patient et respecte chacun de ses élans ou chacune de ses réticences. Mais il est en même temps déjà à destination (là où se trouve la finalité, sans que pour autant rien ne soit écrit !). Il ne dit jamais à son patient « allez là-bas » car celui-ci pourrait légitimement craindre d’y aller. Le praticien y est déjà (en même temps qu’il est à ses côtés) et il l’invite à le rejoindre, lui montrant, en y étant déjà, que cet endroit est fréquentable (rencontrable).

 

UNE PSYCHE MULTIDIMENSIONNELLE

Bien des théories définissent le champ d’application de la psychothérapie. Le praticien ne devra s’enfermer dans aucune (enfant intérieur, transgénérationnel, traumas etc.). Il restera ouvert à ce que son patient partage et à ce que la Vie exprime à travers lui, sans jamais restreindre son champ d’investigation, ni sans le forcer dans aucune direction. Il restera ouvert aux différentes possibilités au fur et à mesure de leurs émergences :

-          La biographie (prénatal, enfance, traumas de l’existence)

-          L’intergénérationnel (vécu des parents, grands-parents) ou le transgénérationnel (vécu des aïeux lointains)

-          Le systémique (le symptôme chez l’un reflète une souffrance psychique de l’autre)

-          Le transpersonnel (en dehors de la biographie ou de la lignée ou même du systémique [au sens habituel du terme]). Il s’agit de phénomènes psychiques qui ouvrent sur l’humanité entière, passée, présente ou future, et même au-delà de façon non locale. Si l’on veut parler ici de systémie, ce serait une sorte « d’hypersystémie » car elle déborde l’environnement immédiat.

-          La psyché rend parfois compte aussi de ce qui est éprouvé par le corps, que nous distinguerons de la psyché elle-même, tout en pouvant considérer le corps comme un Être de Soi au cœur de la psyché. Le corps est vu ici comme un Être à part entière qui a des éprouvés différents de ceux de la psyché face à une même situation (on peut avoir un Être psychiquement en paix avec un corps qui a peur ou qui a mal).

 

Nous avons vu aussi que des Êtres de Soi peuvent avoir été clivés sans qu’ils aient souffert, juste pour les mettre à l’abri (il ne s’agit donc pas de valider leur peine éprouvée, mais plutôt leur patience (d’avoir attendu) et leur qualité (car ils sont ressource).

Nous avons vu également que certains « faux symptômes » sont en fait des écrans pour rendre la vie plus supportable, alors que d’autres (vrais symptômes) sont là en vue de remédiations ou en vue de déploiement. Derrière le symptôme écran, le vrai symptôme attend notre capacité à accomplir la vraie rencontre, la bonne remédiation ou le bon déploiement (c’est par exemple souvent le cas des addictions ou des rituels).

Finalement, le champ de la psyché peut être le présent, le passé, l’avenir, l’ici et l’ailleurs, le non local, et même hors Vie physique (au sens biologique, différenciant la « biosphère » de la « noosphère » ainsi que nous le propose Pierre Teilhard de Chardin).

« Déploiement de la noosphère » (Teilhard de Chardin, 1955, p.211). La totalité en chacun : « La présence d’un plus grand que nous-mêmes, en marche au cœur de nous. » (ibid. p196).

Rejoindre une finalité pertinente : « Et, au cœur de la Vie, pour expliquer sa progression, le ressort d’une Montée de Conscience. » (ibid. p.161) « Tout au fond de lui-même, le monde vivant est constitué par de la conscience revêtue de chair et d’os. De la Biosphère à l’Espèce, tout n’est donc qu’une immense ramification de psychisme se cherchant à travers des formes. » (ibid, p.165).

Alors nous sommes proches de la notion du Soi chez Jung, ou de l’Être chez Heidegger.

 

INTEGRITE ET PROTECTION… JUSTESSES A L’OEUVRE

Les phénomènes psychiques, en réaction à l’environnement, aux expériences éprouvées, sont de l’ordre du développement (au niveau du moi, de la personnalité - besoins psychosociaux) et du déploiement (au niveau du Soi - besoin d’accomplissement).

L’intégrité de la structure psychique est réalisée grâce à la pulsion de Vie (assemblage) et sa sécurité grâce à la pulsion de survie (clivages).

Quand, face à une situation, la psyché se sent émotionnellement submergée, elle se clive par survie, afin que cette émotion n’envahisse pas toute sa structure. Ce n’est pas l’événement qui clive la psyché, mais la psyché qui s’auto clive par sécurité. Puis comme une part de la psyché, de ce fait, devient manquante, la structure ainsi préservée mais fragilisée, est soutenue par une compensation permettant de poursuivre son chemin d’expérience et de déploiement (cela évite une situation statique).

D’un autre côté, ce qui a été clivé n’est pas perdu car la pulsion de Vie le met à l’abri dans ce que j’appelle un « NousNous » (où se trouvent tous les « Nous » clivés) afin que rien de Soi ne soit perdu. Elle produira ensuite les symptômes qui permettront de recontacter ce qui a été clivé, en vue d’une remédiation restaurant l’intégrité, quand le bagage de vie le permettra.

Tout au long de l’existence, les symptômes annoncent une possible émergence de Soi, une possible remédiation conduisant à plus de complétude, ou un déploiement conduisant à être plus soi-même. Les pulsions de Vie et de survie agissent en synergies afin de permettre au Soi, à l’Être, de se déployer avec une juste place au monde.

 

Ce qui peut paraître hasardeux dans une psychothérapie ne tient qu’au fait que l’on aborde la psyché comme un labyrinthe complexe où seraient dissimulés bien des tourments à évacuer ou bien des erreurs à corriger. Quand on change de paradigme et que l’on prend pour axiome « la pertinence », « les déploiements » et « les clivages », nous découvrons que rien ne se cache, que tout fait sens, que la psyché elle-même nous guide vers ses justesses.

 

UNE PERTINENCE SYSTEMIQUE

La pertinence n’est pas que locale. Elle est aussi systémique. C’est ainsi que nous rencontrons souvent les personnes qui « appuient » en nous juste là où cela nous impacte, qui réactivent sans cesse ce que nous tentons de mettre de côté. Tout se passe un peu comme si nous avions un sens du casting nous conduisant à rencontrer surtout les Êtres qui contribueront, sans le savoir, à nos remédiations intimes et à notre déploiement… en activant nos symptômes.

D’où les situations de répétitions décrites comme des « patterns », c’est-à-dire une émotion qui se produit à l’identique dans diverses situations. Ce qui fait que nous ne savons pas si c’est nous qui recherchons ces situations pour produire ces émotions analogues, ou si c’est nous-mêmes qui ressentons cela quoi qu’il se passe (ou peut-être un peu des deux).

La pulsion de Vie est tenace ! Il semble même que la Vie œuvre en hypersystémie puisque le phénomène s’étend à toute l’humanité, et même au-delà (transpersonnel). Il semblerait même que les psychotiques soient particulièrement sensibles à cet aspect avec la notion de « concernement » auquel nous sensibilise le Dr Henri Grivois.

Il s’agit de la Vie qui se cherche, qui s’accomplit. Les pertinences doivent nous interpeller, mais toujours dans le respect de chacun et sans aucun jugement envers qui que ce soit.

 

NI VALORISER NI DEVALORISER

L’absence de jugement va avec la « confiance inconditionnelle ». Celle-ci n’est possible, comme nous l’avons déjà vu, que dans la mesure où nous distinguons entre les « Êtres eux-mêmes » (inestimables) et « les choses qu’ils produisent » (estimables en positives, négatives ou nulles - selon que ces choses sont sources de bonheur, de peine, ou sans effet).

Valoriser quelqu’un, c’est lui donner une valeur. Or, ainsi que nous l’avons vu, donner une valeur à un Être c’est le déchoir de son statut existentiel pour le faire choir dans un statut objectal (on en fait une chose). Dire qu’un Être est « précieux » est finalement une sorte d’insulte existentielle.  Aussi brillante (précieuse) soit-elle, cette « chose » qu’il devient alors n’est que clinquante, alors que l’Être (le Soi) est par nature « lumineux ». « Brillant » c’est pour les choses (et l’ego). « Lumineux » c’est pour les Êtres (le Soi).

L’Être, le Soi, le Sujet, le Quelqu’un, ne peut être une chose et, pour être correctement accompagné, doit clairement être distingué des choses.

 

L’infinitude du Soi doit être respectée (seules les choses sont limitées, ont une valeur et sont estimables). L’Être est résolument en dehors du champ des valeurs et reste inestimable (bien au-delà de l’idée de « précieux »).

Cela se manifeste par le fait que le praticien soit « touché » lors de la rencontre de l’Être qui consulte, ainsi que par tous ceux qu’il a été et ceux dont il est issu, et même en transpersonnel tous ceux qu’il contacte (sans toutefois minimiser les faits qui sont vus pour ce qu’ils sont, et encore moins les ressentis, qui eux sont validés dans la réalité de leur nature et de leur dimension). 

 

Thierry Tournebise, extrait de la publication : « S'ouvrir à ce qui appelle... et non chercher ce qui se cache », janvier 2019


 Photo, Valérie Knight

 

Psychopraticienne, mentor et formatrice certifiée en Maïeusthésie, psychothérapie intégrative, et praticienne en Médecine Chinoise & Vietnamienne, je vous accueille au Cabinet Aliotis à Genève ou en visioconférence. J'interviens également dans les hôpitaux, les unités d'urgence, de soins intensifs et palliatifs, maisons de retraite et établissements médicaux spécialisés. Je collabore étroitement avec des médecins en thérapie déléguée en Suisse.

 

Bien chaleureusement, Angela Dupraz Genève, le 17.05.26

 
 
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