#91 ARCHETYPES EXISTENTIELS
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Alors que la capacité au non-savoir est un fondement majeur de l’efficience des praticiens en psychothérapie, il existe cependant des choses que nous ne savons pas mais dont nous avons une connaissance intime. L’intellect ne sait pas l’élaborer mais c’est néanmoins un appui très utile.
Sommes-nous pour autant habilités à valider les intuitions, la sensibilité, ce sentiment d’un « chez-nous d’humanité » commun, au-delà de nos différences multiples et si précieuses ? Entre en jeu ici la notion d’archétypes existentiels. Notion délicate qu’il s’agit de ne pas mêler à celle d’archétype au sens habituel de « modèles ancestraux d’images, qui ont conduit à des représentations analogues au cours des siècles ou des millénaires, chez tous les humains en tous endroits de la planète ». Nous aborderons ici la notion « d’archétypes existentiels » plutôt comme source des processus psychiques, comme architecture première et discrète de ce qui anime la psyché (structures dynamiques). Nous nous garderons d’en proposer une invérifiable généralisation planétaire de tous temps, mais nous utiliserons tout de même la notion d’archétype (fondement initial de la vie) afin de la distinguer celle de paradigme (fondement d’une théorie). Les archétypes, c’est ce qu’il y a avant les paradigmes, avant les théories et leurs fondements intellectuels.
Quand on parle d’archétype, on pense immédiatement à Carl Gustav Jung. Psychiatre et psychanalyste, il tenta de préciser cette notion à travers l’idée de structure fondamentale de la pensée et d’inconscient collectif.
L’idée est magnifique, mais c’est pourtant au niveau de cette « origine commune » que ses démonstrations furent remises en cause, notamment par Jean Loïc Le Quellec (Jung et les archétypes, un mythe contemporain, Ed. Sciences Humaines, 2013, p.93) qui ne laissa rien passer avec une exigence acharnée.
« Le premier intérêt de mon travail n’est pas littéralement le traitement des névroses, mais l’approche du numineux »
Le mot « numineux » mérite une précision :
« Numinosum », terme de Rudolph Otto (dans Le Sacré), formé à partir du latin numen = être surnaturel, pour désigner ce qui est indicible, mystérieux, terrifiant, tout autre, la qualité dont l’homme fait l’expérience immédiate, et qui n’appartient qu’à la divinité » (Jung, Ma vie, souvenirs rêves et pensées, Ed. Gallimard Folio1973, p.458).
Ce terme de « numineux » est proche de ce que Abraham Maslow nomme « expérience paroxystique » ou de ce qu’aborde la psychologie transpersonnelle de Stanislav Grof (si on enlève de la définition le mot « terrifiant »).
Ici, nous garderons quelques-unes de ces expressions jungiennes qui nous seront précieuses : l’idée selon laquelle l’archétype est une structure qui précède la pensée. Que la pensée ne fait que donner un contenu à cette structure. Que ces contenus ne sont pas les archétypes eux-mêmes.
Cependant l’approche archétypale que je propose ici ne sera pas tout à fait celle de Jung. Nous verrons que la notion d’archétypes ne concerne pas que des images ancestrales (démonstration manquée chez Jung selon Le Quellec), mais surtout des processus dynamiques, des comportements intimes, tels des fondements initialisant les pertinences qui s’accomplissent au cœur de notre psyché.
Nous nous contenterons ici seulement de tirer de l’idée d’archétype des éléments qui permettent une efficience du praticien, au moins envers des patients proches de notre culture, sans prétendre l’étendre au monde entier… mais alors doit-on encore parler d’archétypes ? Localement oui : si par exemple la géométrie euclidienne ne rend pas compte du Cosmos ou des espaces courbes, elle reste néanmoins juste localement et a permis de grandes avancées. Etendre ces archétypes au monde entier serait un autre champ d’étude.
Ainsi la culture chinoise n’a pas développé la psychothérapie au sens où nous l’entendons, même si on peut trouver dans le confucianisme des éléments de psychogénéalogie avec son respect des racines, et dans le taoïsme des éléments de psychologie transpersonnelle avec l’énoncé de l’indicible et du non pensable (le numineux en quelque sorte) :
« Grand carré sans angles, grand vase inachevé, grande mélodie silencieuse, grande image sans contours : le TAO est caché et n’a pas de nom, cependant sa vertu soutient et accomplit tout »
(Lao Tseu, Tao Te King, Ed. Dervy, 2000, p. 41)
L’intérêt d’aborder la notion d’archétypes est que si le non savoir est source de compétences, la connaissance de quelques bases archétypales est essentielle pour un praticien. Cependant, nous n’aborderons pas ce thème sous l’angle Jungien des mythes, de l’ethnologie, des cultures, des images récurrentes. Nous l’aborderons sous l’angle des processus ontiques à l’œuvre dans la psyché, que nous retrouvons chez chacun des patients.
· Différence archétype/paradigme
Le mot « paradigme » concerne les fondements d’une théorie, alors que le mot « archétype » définit des structures de la Vie (antérieures aux théories). En Maïeusthésie, nous avons les paradigmes selon lesquels l’interlocuteur compte plus que l’information (communication) et les ressentis comptent plus que les faits (psychothérapie), que le symptôme révèle ce qui appelle la conscience du patient.
Le mot « archétype », lui, ne définit pas un fondement théorique (paradigme), mais un des fondements de la Vie elle-même, au-delà des théories. Il définit comme une constitution naturelle, une structure, un mouvement, une action, que l’on retrouve systématiquement et qui ne dépend pas des théorisations. Les archétypes existentiels se situent au niveau du Réel (expérientiel) alors que les paradigmes se situent au niveau de la réalité (sensorielle et mesurable) et de l’intellect (en capacité de le penser, le représenter, le calculer, le rationaliser, l’énoncer).
Les sens physiques perçoivent l’information (la réalité), alors que ces peuples dits « premiers » auraient une sorte de capacité à percevoir directement ce que Laszlo (citant les physiciens) appelle « l’in-formation », qui est disponible partout en même temps* (le Réel).
Ervin Laszlo, Sciences et champ Akashique, tome 2, Ed. Ariane, 2008.
« Grâce à la présence et à la persistance de l’information, celle que nous désignons spécifiquement par le mot "in-formation", l’univers est d’une cohérence ahurissante. Tout ce qui se produit dans un endroit se produit également ailleurs ; tout ce qui s’est produit à un moment donné se produit également à tous les moments ultérieurs. Rien n’est "localisé", aucune chose n’est limitée au lieu et au moment où elle se produit. Toutes choses sont globales […] car tout est interconnecté, et le souvenir de tout s’étend à tous les lieux et tous les temps. »
Exemples d’archétypes existentiels perçus en Maïeusthésie :
Elan naturel vers la complétude (élan de Vie).
Elan naturel vers le clivage (mise à part) de ce qui est meurtri (élan de survie).
Elan naturel vers la compensation (étayage temporaire) de ce qui a été clivé, retiré, amputé (élan de survie).
Elan naturel vers la restauration de ce qui a été clivé (mis à part), du fait de la tendance à la complétude (élan de Vie).
Elan naturel vers le déploiement, devenir qui l’on a à être, avec une juste place au sein de l’existence (élan de Vie).
Elan naturel vers le fait de penser puis de verbaliser ses expériences de la vie (élan cognitif : comprendre la réalité).
Elan naturel de partage avec autrui (élan social : partager ce qu’on a compris de la réalité).
Elan naturel conduisant à énoncer l’indicible (ce qu’on a perçu du Réel) sous formes d’esquisses verbales, de formes artistiques, et même à penser le non-pensable (ce qui est au-delà de l’indicible), puis à le manifester.
Ces quelques points peuvent représenter des archétypes existentiels. Certes, je ne suis pas en mesure de dire qu’ils se retrouvent chez tous les humains du monde entier depuis la nuit des temps… et je ne chercherai pas à le faire. Mais je l’ai rencontré dans quasiment toutes les situations cliniques à mon cabinet et dans mes formations avec les stagiaires, ainsi que les praticiens que j’ai formés l’ont eux-mêmes rencontré. Ce sont des structures dynamiques de fonctionnement qui ne dépendent pas du contenu historique de la vie des patients.
· Du non-savoir à l’archétype
Le non-savoir est une base essentielle concernant la communication ou la psychothérapie : nous ne savons pas à la place d’un sujet ce qu’il lui est arrivé (en termes de circonstances) et encore moins comment il l’a vécu (en termes de ressentis). Le praticien doit savoir rester initialement ignorant concernant ce que le patient a pensé ou éprouvé face à ces circonstances. Il est en humilité, accepte la page vierge qui est en lui, et laisse le patient y écrire son histoire et le vécu personnel qu’il en a eu. Le praticien sait cependant que l’éprouvé est bien plus important que l’histoire, et il accompagnera le patient dans l’expression de celui-ci, plus que dans la narration de celle-là. Voilà déjà une chose dont le praticien dispose : au cours de la thérapie, l’éprouvé est plus important que les faits (paradigme).
· Connaissance
Le mot latin cognoscere a donné « connaître », constitué de cum (ensemble, en simultané) et noscere (analogue au grec gnose « connaître »). Le mot « connaissance » reflète ainsi une synergie entre CE qui perçoit et CE qui est perçu (qui curieusement va avec la phonétique [non étymologique] « co-naître »).
CE qui perçoit et CE qui est perçu s’étayent mutuellement, ainsi que nous le démontre Denis Noble (La musique de la vie. La biologie au-delà du génome, Ed. Seuil, 2007, pp, 83-84), professeur émérite de cardiologie vasculaire et pionnier dans la biologie des systèmes, s’occupant de génétique systémique :
« Sans les gènes nous ne serions rien. Mais il est tout aussi vrai qu’avec les gènes seuls, nous ne serions rien non plus […] ce qui est impliqué dans le développement d’un organisme est bien davantage que le génome. S’il existe une partition pour la musique de la vie, ce n’est pas le génome, ou du moins n’est-il pas seul.»
Denis Noble nous montre ainsi cette intrication entre le contexte et l’ADN, entre ce qui perçoit et ce qui est perçu. Dans la « connaissance », il y a une proximité existentielle entre celui qui perçoit et ce qu’il perçoit.
Alors que le savoir est une élaboration intellectuelle, une représentation mentale, la connaissance est une mise en présence de ce qui perçoit et de ce qui est perçu dans une sorte de proximité existentielle qui ne dépend pas des représentations mentales.
· Des structures dynamiques invariables
Mais si tout cela est possible, c’est parce que le praticien s’appuie sur la Vie et sur des structures dynamiques invariables : sur la pertinence à l’œuvre chez son patient, les zones clivées de sa psyché qui cherchent remédiations avec le Soi et les déploiements de ce qui, en lui, cherche à s’accomplir … donc il s’appuie sur les archétypes existentiels qui sont des invariants, des éléments stables qui, en dépit du fait qu’ils prennent plusieurs visages en fonction des parcours de vie, ils demeurent une structure identique venant manifester la Vie. Nous remarquons que c’est une structure dynamique et non pas statique. Elle est en mouvement : remédiations et déploiements, puis si cela n’est pas encore prêt, compensations.
· Support du non-pensable
L’in-formation des physiciens dont nous parle Erwin Laszlo n’est pas perceptible avec les sens. Cette information diffusée dans le monde, enrichie de l’expérience de chacun, partout disponible, ne se capte pas avec l’intellect. Nous avons besoin de sensibilité existentielle, ontique, d’intuitions. L’intellect n’est pas l’outil qui le perçoit. L’in-formation est plutôt de l’ordre de l’aperception ou de l’expérientiel.
Si le non-verbal joue un grand rôle, les enjeux profonds se situent encore au-delà de celui-ci, et ce n’est pas en l’analysant que nous en serons éclairés.
Il y a néanmoins des zones, même neuronales, qui jouent dans ces phénomènes subtils : la synchronisation des neurones en fuseau entre deux sujets. En 1/20000e de seconde l’émotion de l’un apparaît dans les neurones de l’autre (Boris Cyrulnik and all., Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner, Ed. Albin Michel Poche, 2012, p. 67 à 78).
Sans doute aurons-nous là ce que le philosophe François Julien nomme « L’inouï » dans son ouvrage (L’inouï, Ed. Grasset, 2019), portant ce terme en titre. Par « inouï », comprenons « ce qui n’a jamais été « ouï », voire « pensé ». Un accès au non-conventionnel, à l’im-pré-vu, au
non-pensable, au dé-rangé, libre du pré-conçu. C’est découvrir au-delà de l’évident ce qui échappe à la pensée habituelle, à la raison ordinaire, et même à la raison extraordinaire.
« L’inouï ne dit pas l’extraordinaire mais l’inintégré – et peut-être même l’inintégrable. »
Thierry Tournebise, extrait de la publication : « Archétypes existentiels, structures dynamiques invariantes de la psyché », novembre 2019
« Les véritables maîtres savent pourtant que tout le monde porte, au fond de soi, comme une trace indélébile, le souvenir lointain d'une langue sacrée. Que son appel est toujours présent et son rappel toujours possible. Que des racines oniriques plongent jusqu'à cette souche unique et nourrissent nos rêves de ce sanscrit imparfaitement oublié parce qu'il est, en dépit de nous, parfaitement inoubliable ; commun à tous, quoique décidément hors de portée du commun. Hors de cela, pas de leçon. L'enseignement ne commence pas avec le professeur, mais chez l'enseigné. C'est pourquoi le véritable maître est celui qui se tait. Et le plus grand de tous, celui qui n'est pas là. » Armel Guerne, Le poids vivant de la parole

Photo, Daniel Kordan, Korakouen Garden, Okayama
« Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l'homme telle quelle est, infinie. » William Blake
Psychopraticienne, mentor et formatrice certifiée en Maïeusthésie, psychothérapie intégrative, et praticienne en Médecine Chinoise & Vietnamienne, je vous accueille au Cabinet Aliotis à Genève ou en visioconférence. J'interviens également dans les hôpitaux, les unités d'urgence, de soins intensifs et palliatifs, maisons de retraite et établissements médicaux spécialisés. Je collabore étroitement avec des médecins en thérapie déléguée en Suisse.
Bien chaleureusement, Angela Dupraz
Mobile : +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch - www.angeladupraz.com
Genève, le 26.05.26


