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Angela Dupraz

#83 CHERIR L’INCONSCIENT

  • 10 avr.
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 11 avr.


 Nous devons à Sigmund Freud (1856-1939) l’extraordinaire idée de conscient (lieu de nos sensations et perceptions) et surtout d’inconscient (zone profondément discrète, non accessible au conscient, contenant les sources pulsionnelles, des contenus innés, et les enfouissements multiples de ce que nous ne savons pas gérer).

Il se trouve que cet inconscient a souvent été proposé comme une sorte d’excuse à ce qui échappe à notre volonté, ou comme la raison de nos multiples égarements.

Pourtant l’inconscient n’est pas si sombre qu’il n’y paraît, il est avant tout notre allié, il contient d’inestimables richesses ayant su pourvoir à notre évolution, il accompagne même notre déploiement. Sans lui, notre psyché serait bien en peine d’assurer sa place au monde. Il mérite plus notre confiance que notre défiance, notre tendresse que notre rudesse. Nous sommes invités à accomplir avec lui un fertile compagnonnage, car il gère souvent ce que notre conscience et notre intellect ne sauraient encore appréhender.


Une des propriétés de l’inconscient les mieux connues est de produire des réflexes de sécurité à la suite d’un danger, d’un trauma. Mais il y a aussi l’extraordinaire capacité de la psyché à s’auto cliver quand un endroit d’elle-même est trop chargé émotionnellement. Comme le disait Ferenczi, « nous devenons deux » ou, comme le dirait Pinel, « une part de nous devient étrangère à Soi ».


Nous croyons alors parfois maladroitement que la psyché s’est brisée sous le choc (comme un verre heurté par un objet contondant). En fait c’est plutôt elle qui se sépare « intelligemment » en deux, pour éviter les conséquences du choc : à savoir qu’une « part de soi » trop chargée émotionnellement ne vienne envahir la totalité de ce que nous sommes… mieux vaut n’être que partiel, mais préservé de cet envahissement trop lourd à supporter, compte tenu de ce dont nous disposons pour le gérer.


En Maïeusthésie, nous appelons pulsion de survie ce qui met en œuvre un tel processus inconscient de clivage. La pulsion de survie est ainsi garante de notre sécurité. Bien sûr, il en résulte une sorte d’amputation du Soi et, de ce fait, pour fonctionner tout de même, nous avons besoin de compensations. Elle se charge aussi de nous en fournir, garante du fait que nous restions au moins un peu opérationnels. Nous compensons, avec ce qui nous est possible ou disponible, le manque de Soi engendré par ce clivage. Bien sûr, toutes les compensations n’ont pas les mêmes conséquences, quand bien même le processus salutaire de fond reste identique (masquer un vide) : par exemple une addiction au travail ou au sport n’a pas les mêmes conséquences qu’une addiction aux drogues, au jeu, etc.

Avantageux au départ, il se trouve que ce clivage, autant que la compensation, consomment de l’énergie. Comme celle-ci à un moment donné diminue, ce qui a été clivé revient à la conscience (comme une sorte d’« attraction » psychique naturelle, qui reprend ses droits dès qu’il n’y a plus l’énergie pour s’y opposer).

La première perception est souvent une sensation de « vide » qui fait penser à la dépression, dont c’est peut-être même la source principale. Puis, nous verrons un peu plus loin comment une production de symptôme (par la pulsion de Vie) invite à la restauration de ce qui a été clivé, en vue de retrouver sa complétude (la pertinence inconsciente continue son œuvre). 

En dépit de la « mise à distance », ce qui est clivé est conservé. Nous parlons de « distance » pour en simplifier la compréhension, mais en fait il s’agit plus d’un endroit de Soi dont on s’est coupé, avec lequel il n’y a plus d’échanges, avec lequel nous avons rompu l’état communicant (au sens « rompu l’état d’ouverture »)... que d’un éloignement spatial.

 

  • Gestion du mémorial

Garder soigneusement ce qui a été clivé du Soi est une chose, pourvoir y accéder de nouveau en est une autre. Or pour les réintégrer, les accueillir, faut-il encore y accéder … si possible à un moment où notre capacité en permettra la réhabilitation sans nous mettre en danger.

Sitôt le clivage opéré, cette zone inconsciente en nous met en place une finalité de remédiation à accomplir (quand ce sera le moment). Un futur à accomplir qui va conditionner notre présent. Afin de garder un chemin vers cette finalité opérante, la pulsion de Vie va devoir fournir des signes, afin que nous ne perdions pas la trace de que ce que nous devons réhabiliter.  Une sorte de « mémorial » est ainsi régulièrement entretenu grâce à maintes répétitions. Celles-ci ont un rôle inestimable. Consciemment, nous aimerions éradiquer ces répétitions, mais inconsciemment nous les maintenons actives, voire nous les entretenons, car elles représentent un excellent moyen d’accès à cette zone inconsciente.

 

  • Production de symptômes

Ces signes, tels des ressentis récurrents, balisent le chemin qui nous conduit vers cet Être de Soi à réhabiliter. Ces signes sont ce qu’on appelle les « symptômes ». D’ailleurs l’étymologie du mot nous dit que c’est un « signe extérieur » qui « tombe en même temps » qu’un « événement intérieur », nous permettant ainsi d’identifier celui-ci.

Les récurrences émotionnelles dont est ainsi parsemée notre vie se nomment patterns (répétions d’un même modèle). Au premier abord cela semble un inconvénient. Comme ces répétitions sont souvent inconfortables, bien des approches thérapeutiques visent à les supprimer, allant même jusqu’à ne pas clairement distinguer « psychopathologie » (maladie psychique) et « sémiologie » (symptôme), croyant accomplir une guérison en en supprimant le symptôme.

Pourtant, ces récurrences pointent inlassablement vers cette zone où se trouvent des Êtres Soi en attente de « retour à la maison ». Pas pour nous envahir, mais pour nous rendre notre complétude. Ces symptômes sont souvent un tel mémorial nous invitant à la réhabilitation.

 

  • Le déploiement… oser le futur

Nous noterons la différence entre le « développement », qui concerne le Moi (personnalité, brillance, énergie) et le « déploiement », qui concerne le Soi (plénitude, présence lumineuse, Vie). Le développent se réalise comme une construction avec des ajouts d’éléments ; le déploiement, lui, se réalise par la révélation de ce qui existe déjà, mais en état « replié » (un peu comme les ailes du papillon dans sa chrysalide).

Quoi qu’il en soit, l’idée de déploiement consiste en une mise en œuvre à notre insu (inconsciente). Afin de le permettre, nous trouverons ici un autre type de symptôme : un mémorial « spécialement dédié à "celui que nous avons à être qui nous attend" » ! Curieuse proposition que de nous donner un moyen pour « ne pas oublier le futur », de ne pas oublier celui qu’on sera, dont on ne sait pas encore qui il est !

Ici le symptôme ne pointe pas vers un de ceux que nous avons été pour le réhabiliter, mais vers celui que nous avons à être pour oser le rejoindre (qui peut même jouer un rôle de ressource dans notre présent). 

Cette stimulation symptomatique nous aiguillonne vers un « oser être Soi » dont nous avons vu qu’il peut être en conflit avec notre besoin d’appartenance quand il est confondu avec un « développement du Moi ». Mais aussi avec la nécessité de ne pas abîmer nos racines, car nous avons autant besoin de nos racines que de notre futur !

Par exemple : si j’ai un élan de créativité vers lequel je devrais aller pour être vraiment qui je suis, et que mes parents ont soutenu que je n’avais aucune imagination, oserais-je dans ce cas aller vers cet Être créatif que je suis ?... au risque de leur donner tort et de saboter mon fondement familial ? En effet, il n’est pas sécurisant d’avoir des parents qui ont tort. Attention, il ne s’agit pas de fidélité ou de loyauté, comme on le dit habituellement, mais seulement de préservation des racines dont on ne peut se permettre qu’elles aient tort, au risque de se retrouver sans fondement, dans le vide !

On remarquera qu’en pareille situation, les tentatives de se montrer brillant aux yeux des parents échouent. La personne concernée a besoin que ses parents existent, et pour qu’ils existent elle aura besoin qu’ils aient raison... et donc se mettra inconsciemment en échec pour valider leur propos (même en tentant assidument de faire l’inverse).

La nuance à acquérir est de découvrir qu’ils ont juste « une raison » et non pas qu’ils ont « raison dans l’absolu », puis de les rencontrer (intérieurement), de leur accorder cette raison, d’être à leur égard reconnaissant et validant afin qu’ils existent… alors on peut « être Soi » sans risquer de les abîmer, sans risquer de mettre ses racines en danger.

La question est donc de savoir si nous oserons ce devenir (déploiement). Curieusement, il arrive ainsi que nous ayons des clivages avec notre psyché future. Ces clivages que nous avons envisagés concernant notre psyché passée existent parfois aussi concernant notre psyché à venir. Oser ce futur, oser devenir, peut ainsi parfois se retrouver être très inquiétant et susciter notre défiance, voire des réactions de repliement. Il s’agit ici d’éviter que des gens que l’on aime ne risquent de s’éloigner de nous au cas où cela ne leur conviendrait pas.

C’est sans doute un point très délicat où nous sommes pourtant censés être pourvoyeur d’évolution, et sans que nous nous en rendions compte (phénomène inconscient) être contributeurs à quelque chose de plus vaste que Soi. L’humanité en chemin se déploie grâce à ces multiples innovations individuelles, tout en respectant une sécurité suffisante de son intégrité et de celle de ses bases familiales, de son environnement humain, et de tout le vivant qui l’entoure.

Nous ne pouvons plus justifier de l’inconscient pour excuser nos égarements, comme si une sorte de « mal intérieur » venait polluer notre vie. Au contraire il veille avec délicatesse à nous préserver, à nous sécuriser, à nous réhabiliter, à nous déployer.

 

  • L’inconscient et l’hyper-systémie

Chacun de nous se trouve exister dans une vastitude qui le dépasse. Une vastitude spatiale (l’entièreté du monde, de tous ceux qui s’y trouvent) une vastitude temporelle (tous ceux qui y ont jadis été, et même ceux qui y seront dans le futur). Chacun de nous se place dans un « quelque part » de cette vastitude vertigineuse. Mais les interactions systémiques entre tous les Êtres et les environnements font que chacun œuvrant, là où il est, participe à cette vastitude sans avoir à y penser.

Chaque moment de notre vie est ainsi relié à tous les autres, depuis notre conception. Les événements, et le vécu que nous en avons, s’entremêlent dans une pertinence où ils s’étayent les uns les autres.

Notre propre vie s’accomplit aussi sur le socle du vécu de nos ascendants. Tous leurs vécus depuis qu’ils existent jouent en synergie avec notre propre existence. S’il se trouve des endroits meurtris où ils n’ont jamais été considérés, entendus, validés, ceux-ci restent en attente de « rencontre », de « reconnaissance » et de « validation »... cela se passe quand bien même ces ascendants ont achevé leur parcours de vie et ne sont plus. Tout se passe comme si « l’information de leur vécu éprouvé » (à moins que ce ne soit eux-mêmes d’une façon que nous ignorons) restait patiemment dans ce « NousNous », à agiter le drapeau « symptôme » afin de pouvoir rejoindre une totalité bienveillante et y contribuer.


Ces notions d’intergénérationnel (parents, grands-parents) ou transgénérationnel (ancêtres lointains) restent néanmoins encore assez « locales ». Or l’écosystème de notre fonctionnement psychologique est aussi concerné par le vécu de l’humanité où, depuis la nuit des temps chacun œuvrant à sa propre vie, parfois à grand peine, a ainsi contribué à notre présence aujourd’hui.

Cette vastitude nous conduit à ce qu’on appelle la psychologie transpersonnelle, où se trouve concerné tout ce qui constitue le monde.

 

Thierry Tournebise, extrait de la publication : « Chérir l’inconscient, un allié méconnu », août 2021


« Rester en attente signifie par conséquent : n’être pas encore réuni à l’ensemble dont on fait partie.  » Gottfried Wilhelm Leibniz, Monadologie, Ed. Flammarion, 1999, p. 296 

 Photo, Neing Oo

Psychopraticienne, mentor et formatrice certifiée en Maïeusthésie, psychothérapie intégrative, et praticienne en Médecine Chinoise & Vietnamienne, je vous accueille au Cabinet Aliotis à Genève ou en visioconférence. J'interviens également dans les hôpitaux, les unités d'urgence, de soins intensifs et palliatifs, maisons de retraite et établissements médicaux spécialisés. Je collabore étroitement avec des médecins en thérapie déléguée en Suisse.


Bien chaleureusement, Angela Dupraz


Genève, le 10.04.2026


Mobile :  +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch  - www.angeladupraz.com

 
 
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