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Angela Dupraz

#96 LE NON-SAVOIR, SOURCE DE COMPETENCE

  • il y a 5 heures
  • 6 min de lecture

 Le non-savoir, source de compétence ? Comment est-ce possible ? On peut même évoquer le corollaire : le savoir peut être source d’incompétence.

Le problème, c’est quand le savoir ferme l’esprit. Je vois régulièrement cela quand je forme des soignants : quand ils disposent d’un dossier qui leur permet de connaître un malade, ils oublient souvent de l’écouter.

N’imaginez surtout pas qu’il s’agisse là de soignants indifférents ou négligents. La caricature serait déplacée. Non, je parle de personnel dévoué et souhaitant faire pour le mieux. Vous trouvez cela exagéré ? Notez cet exemple :

Une personne souffre d’un cancer des os avec métastases. Cette maladie grave amène l’équipe soignante à être particulièrement attentionnée pour cette patiente. Celle-ci se plaint d’une douleur importante à la cuisse, au niveau du fémur. "Sachant" sa pathologie, le médecin répond à cette douleur par un antalgique adapté… Or un autre médecin, "sachant moins a priori", ayant moins de certitudes, découvre en l’examinant avec plus de précisions que sa douleur ne vient pas directement de son cancer des os…mais d’une fracture. Le soin chirurgical adapté à cette fracture a fait cesser la douleur… qui résistait aux antalgiques. Ici le savoir a produit de l’incompétence alors que l’acceptation de ne pas savoir a produit de la compétence.

 

  • Le non-savoir dans les services de santé

Une personne âgée est hospitalisée. Elle est peu expressive. Quand une infirmière vient lui prendre la tension, la femme âgée recule son bras. L’infirmière imaginant une cause à ce geste lui reprend la main (doucement) et lui dit avec un ton l’invitant à ne pas s’inquiéter "Je vais faire vite".

Mais la femme a toujours mal. Même dit doucement, le propos de l’infirmière suppose que le problème était que ça dure longtemps. Celle-ci ne se place pas en situation de non savoir. Elle pense trop à la place de sa patiente.

Imaginons que cette vielle dame ait peur car elle ne supporte pas qu'on la touche et qu’elle ne supporte pas qu’on la touche car elle a été abusée sexuellement dans son enfance… il y a mieux à faire que de lui dire "je vais faire vite"… cette phrase peut même malencontreusement aggraver sa peur si c’est, ce qu’autrefois, lui a aussi dit l’auteur du méfait.

Même prononcée avec douceur, la phrase de l’infirmière reste une maladresse (mais c’était quand même mieux de l’avoir dite doucement plutôt que brutalement !)

Cette maladresse vient simplement du fait qu’elle n’a pas su ne pas savoir. Elle a substitué ce qu’elle imaginait à ce qu’elle ne savait pas. Elle est restée ainsi dans l’ignorance du vrai problème. Elle a alors mis en œuvre une solution inadaptée. Ici encore la capacité à ne pas savoir aurait été source de compétence.

La difficulté des soignants, c’est le dossier de soin. Quand celui-ci est bien fourni, le soignant croit connaître le malade et oublie de l’entendre. Naturellement il ne faut pas enlever ce savoir que représente le dossier. Il faut simplement accepter qu’il ne donne qu’une partie des éléments. Cela semble évident ? Mais la difficulté à accepter de ne pas savoir fait que le dossier prend toute la place. C’est comme cela que dans l’exemple cité plus haut, sur un point médical (même pas psychologique) un médecin attribue la douleur dont se plaint un patient à son cancer des os, sans voir la fracture qui cause cette douleur.

 

  • Accepter de ne pas savoir pour mieux communiquer

La communication est certainement le domaine où l'aptitude à ne pas savoir est basique pour être compétent. Naturellement il y a des choses à savoir. Mais là nous sommes généralement bien fournis. C’est du côté de l’aptitude à ne pas savoir que la carence est monumentale.

L’homme rêve de savoir ce que pense l’autre sans passer par lui. Même dans un fonctionnement populaire combien de conversations tournent au quiproquo simplement parce que ce qui est dit est interprété plutôt qu’entendu. Les mots incompris sont même inconsciemment remplacés par d’autres pour donner du sens à ce qui n’en a pas.

La réalité est que l’être humain n’aime pas ne pas savoir. Il ne supporte pas ce vide de l’esprit.

Il n’assume pas de devoir passer par l’autre pour le comprendre. Même quand des enseignements en communication nous parlent d’empathie, l’idée est d’entendre l’autre pour pouvoir se mettre à sa place afin de mieux le comprendre !

C’est un piège, car on ne peut jamais se mettre à la place de l’autre. Se mettre à sa place revient à ne contempler que notre propre imaginaire et à ne plus voir notre interlocuteur.

 

  • Source de compétence en psychothérapie

Déjà basique en communication, le non-savoir est fondamental en psy. Or là aussi en psychothérapie, en psychologie et en psychanalyse, la tentation est de s’appuyer sur le savoir. Naturellement, le savoir a ici aussi une grande importance. Mais les professionnels sont généralement bien pourvus côté "savoir"… même si celui-ci reste sans cesse perfectible.

Quand la capacité à "ne pas savoir" manque, la tentation de s’appuyer sur des théories pour interpréter, conduit à des maladresses.

L’absence de capacité à "ne pas savoir" conduit le thérapeute à interpréter ce que dit le patient. Il se produit alors une sorte de contre transfert inattendu : le thérapeute réagit par rapport à ce qu’il croit et non par rapport à ce qui s’exprime, alors il "plaque" cela sur le patient.

De façon habituelle, le transfert c’est quand le patient attribue inconsciemment au thérapeute une attitude qu’un membre de son entourage a eu avec lui et qui avait généré de la douleur ou du manque. Cela engendre de sa part une réaction envers le thérapeute. C’est un outil majeur utilisé dans de nombreuses thérapies de type analytique. Le patient y rejoue ainsi la zone traumatique de sa vie et, accompagné par le thérapeute, s’en libère.

Le contre transfert, c’est quand le thérapeute, malencontreusement, prend cela au pied de la lettre et croit que ce message lui est adressé personnellement. Si le thérapeute a lui-même trop de zones de blessures restées en suspens, il risque inconsciemment d’attribuer les attitudes de son propre entourage passé à son patient. Le thérapeute réagit alors par rapport à son histoire personnelle et cesse d’accompagner son patient sur l’histoire qui est la sienne. C’est ce qui justifie une supervision du thérapeute par un confrère qui va l’aider à recentrer cela.

Quand le thérapeute s’appuie sur son savoir et en vient à interpréter ce que lui dit son patient… même si c’est pour l’aider, il ne fait que (contre)transférer sa propre pensée sur celui-ci… Il s’éloigne alors de ce qui fait la qualité d’une thérapie.

Même s’il ne transfère pas son histoire personnelle, il transfère son savoir sur le patient à qui il propose une interprétation, le patient risque alors de se trouver dépossédé du sens réel que son histoire a pour lui… il peut alors se perdre dans un monde qui n’est pas le sien et tenter en vain de recoller des morceaux qui ne lui appartiennent pas. Cela rend la thérapie au mieux inefficace… au pire dangereuse…

Pour que l’écoute devienne vraiment humaine, il lui faut plus que de l’intellect. Pour devenir vraiment humaine, l’écoute nécessite absolument cette aptitude à ne pas savoir. Elle nécessite aussi cette confiance dans le fait que ce que dit l’interlocuteur a du sens et du fondement à ses yeux… Il est souhaitable d’être prêt à entendre ce sens et ce fondement sans se sentir en danger... sans sentir une menace peser sur notre propre point de vue.

Pour cela nous devons d’abord développer un peu plus d’affirmation de soi. C’est-à-dire un peu plus d’accueil de soi. C’est-à-dire un peu plus d’accueil de celui que nous sommes, de tous ceux que nous avons étés et de tous ceux dont nous sommes issus.

 

Thierry Tournebise, extrait de la publication : « Le non-savoir, source de compétence », avril 2001


 Water Lilies, Frank Depietro

Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ? - C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ca signifie « créer des liens… ». - Créer des liens ? - Bien sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde… - Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur… je crois qu’elle m’a apprivoisé… Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, 1943

 

 Psychopraticienne et formatrice certifiée en Maïeusthésie, psychothérapie de la pertinence, et praticienne en Médecine Chinoise & Vietnamienne, je vous accueille au Cabinet Aliotis à Genève ou en visioconférence. J'interviens également dans les hôpitaux, les unités d'urgence, de soins intensifs et palliatifs, maisons de retraite et établissements médicaux spécialisés. Je collabore étroitement avec des médecins en thérapie déléguée en Suisse.

 

Bien chaleureusement, Angela Dupraz

 

 Mobile :  +41 79 126 57 73 - Mail : angela.dupraz@bluewin.ch  - www.angeladupraz.com


Genève, le 28.07.26

 

 
 
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